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Full text of "Au pays des nègres : peuplades et paysages d'Afrique"

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THE  LIBRARY 

OF 

THE  UNIVERSITY 

OF  CALIFORNIA 

LOS  ANGELES 


AU 


PAYS  DES  NÈGRES 


Septième  série.  —  Format  in-8°  cavalier  ill. 


Typographie  Firmin-Didot  et  C'e.  —  Mesnil  (Eure). 


AU 


PAYS  DES  NÈGRES 


PEUPLADES  ET  PAYSAGES  D'AFRIQUE 


PAR 


V.  TISSOT  ET  C.  AMËRO 


OUVRAGE   ILLUSTRÉ   DE   8-4   GRAVURES 


PARIS 

LIBRAIRIE  DE  FIRMIX-DIDOT   ET   CIE 

IMPRIMEURS   DE    L'INSTITUT,    RUE   JACOB,   5G 


1891 


351 
T~52- 

AU 

PAYS  DES  NÈGRES. 


i. 


L*esclavage.  —  Les  marchés  d'esclaves.  —  Supplices  et  sacrifices  humains. 
—  Les  «  Coutumes  »  du  Dahomey.  —  Funérailles  sanglantes.  —  Terribles 
représailles.  —  L'anthropophagie  africaine. 

Quelle  est  cette  terre  envahie  par  d'impénétrables  forêts 
et  par  des  marécages  malsains,  stérilisée  par  les  sables 
du  désert,  exposée  à  toutes  les  ardeurs  d'un  soleil  torride, 
et  où  s'agitent  au  milieu  de  la  plus  affreuse  barbarie 
plus  de  150,000,000  d'hommes  noirs,  appartenant  à  une 
race  incontestablement  inférieure,  et  pour  laquelle  la 
nature  semble  avoir  été  marâtre?  Est-il  besoin  de  nom- 
mer le  continent  africain? 

Ses  habitants  sont  faibles  et  légers  comme  des  enfants, 
cruels  sans  même  avoir  conscience  de  leur  cruauté;  ils 
paraissent  ne  posséder  d'énergie  que  pour  souffrir.  Chose 
étrange!  dans  cette  partie  du  monde,  le  frère  vend  son 
frère,  sans  hésitation  et  sans  remords.  Sans  être  moins 
odieux,  il  se  montre  parfois  plus  inhumain  encore  lors- 
qu'il le  fait  servir  à  de  sanguinaires  sacrifices. 


1216944 


6  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

La  déchéance  native  des  hommes  de  la  race  noire, 
leur  misérable  condition,  dont  ils  ne  sont  pas  capables 
de  sortir,  excite  la  pitié  des  philanthropes;  mais,  étudiés 
de  près,  ils  déconcertent  les  dévouements  les  plus  sym- 
pathiques et  provoquent  les  plus  excessives  sévérités  de 
jugement. 

L'esclavage  est  «  l'institution  »  la  plus  forte,  la  plus 
résistante  de  l'Afrique,  si  tant  est  qu'il  y  ait  d'autres 
institutions  véritables.  L'anthropophagie  y  a  ses  adeptes 
persévérants,  moins  excusables  que  les  sauvages  de 
l'Océanie,  qui  sont  demeurés  longtemps  isolés  dans  leurs 
îles,  tandis  que  les  Africains  ont  vu  la  Méditerranée  battre 
de  ses  flots  les  promontoires  de  la  Grèce,  les  rivages  de 
la  Gaule  et  de  l'Italie  ;  Carthage  et  l'Egypte  ont  joui  de 
civilisations  rivales  de  Rome  et  de  l'Orient  hellénique  : 
il  n'en  reste  rien  sur  ce  sol  ingrat,  rien  que  des  ruines. 
Ici,  l'étape  de  l'état  sauvage  à  la  barbarie  a  été  franchie 
depuis  vingt  siècles  au  moins,  et  il  n'y  paraît  presque 
pas;  le  perfectionnement  intellectuel  et  moral  y  est  abso- 
lument insensible;  le  fétichisme  des  peuples  arriérés  ne 
s'élève  pas  même  au  niveau  de  l'idolâtrie;  le  progrès 
matériel  est  nul  ;  et  l'outil,  l'arme,  le  vêtement,  ou  ce 
qui  tient  lieu  de  vêtement,  sont  presque  partout  ceux  de 
l'homme  primitif  aux  prises  avec  les  premières  difficultés 
de  l'existence. 

La  terre  d'Afrique  est  sillonnée  de  convois  d'esclaves. 
Autrefois,  l'écoulement  de  cette  denrée  humaine  se  fai- 
sait principalement  par  les  côtes  de  l'Atlantique;  cela 
durait  depuis  le  quinzième  siècle,  lorsque  la  traite  fut 
abolie  par  les  nations  coloniales  de  l'Europe,  et  que  l'A- 
mérique ne  voulut  plus  d'esclaves  noirs.  Aujourd'hui, 
c'est  vers  l'Egypte,  vers  la  mer  Rouge,  vers  l'océan  In- 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  7 

dien  que  se  dirigent  les  tristes  caravanes  d'Africains 
réduits  en  servitude. 

Les  étapes  se  font  dans  les  plus  affreuses  conditions, 
à  travers  des  déserts  brûlants. 


Fig.  1.  —  Navire  uégrier. 


On  voit^e  développer  à  l'horizon  une  ligne  noire  qui 
serpente  à  travers  les  herbes  courtes,  ou  les  sables  jau- 
nes; bientôt,  sous  Tardent  soleil  quelques  armes  jettent 
des  éclairs;  c'est  un  convoi  d'esclaves  qui  approche; 
il  avance  péniblement,  escorté  par  des  forbans  du  désert 
montés  sur  des  chameaux.  Quelques-uns  des  trafiquants 


8  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

vont  à  pied  et  raniment  à  coups  de  fouet  ceux  des  Noirs 
dont  l'épuisement  ralentit  la  marche  du  cortège  au 
milieu  des  sables.  Les  jeunes  filles  et  quelques  très  jeunes 
garçons,  comme  marchandise  de  choix,  sont  groupés 
par  quatre  sur  les  chameaux.  * 

M.  Trémaux,  qui  a  voyagé  en  caravane  dans  le  Soudan 
au  milieu  du  désert  de  Korosko,  se  croisa  ainsi  avec  un 
convoi  qui  s'acheminait  vers  le  Caire.  Sa  pitié  fut  émue 
au  spectacle  de  tant  de  misères.  Il  fut  surtout  impres- 
sionné par  la  vue  d'une  homme  âgé,  dont  la  barbe  courte 
et  déjà  grisonnante  se  dessinait  en  blanc  sur  sa  figure 
noire.  «  Ce  pauvre  diable,  »  dit-il,  «  ruisselait  de  sueur  et 
marchait  en  avant  de  la  courbache  (le  fouet),  qui  avait 
déjà  laissé  de  nombreuses  traces  de  poussière  blanche 
sur  ses  épaules  noires  et  nues.  Ses  genoux  fléchissaient 
sous  lui,  et  de  moment  à  autre  il  prenait  un  petit  trot 
chancelant  pour  suivre  le  simple  pas  de  ses  compa- 
gnons. »  Le  voyageur  fit  signe  à  l'un  des  djellads  qui 
escortaient  le  convoi  de  mettre  ce  vieillard  à  la  place 
d'une  des  vigoureuses  jeunes  filles  qui  étaient  sur  un 
chameau  :  un  balancement  négatif  de  la  tête  fut  la  seule 
réponse  qu'il  reçut. 

Dans  d'autres  parties  de  l'Afrique,  on  passe  au  cou  des 
esclaves  de  longues  perches  de  bois,  reliées  les  unes 
aux  autres;  on  leur  met  des  chaînes  aux  mains.  Ils  se 
trouvent  ainsi  dans  l'impossibilité  de  s'enfuir  ou  de  tenter 
aucune  résistance.  Mais  leur  marche  en  est  rendue  plus 
pénible;  ils  avancent  lentement,  malgré  les  coups  de 
fouet. 

Souvent,  dans  les  déserts  que  l'on  doit  traverser,  les 
vivres  viennent  à  manquer;  les  malheureux  captifs,  hâves, 
épuisés,  ressentent  les  tortures  de  la  faim  et  de  la  soif. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  9 

Les  traitants  abandonnent  ceux  d'entre  eux  qui  ne  peu- 
vent pJus  se  traîner. 

Dans  ces  circonstances,  des  faits  atroces  se  produisaient 
fréquemment  il  y  a  quelques  années  encore.  Les  trafi- 
quants ne  prenaient  pas  la  peine  de  délivrer  de  leurs 


Fig.  2.  —  Caravane. 


liens  ceux  des  Noirs  qui  demeuraient  en  arrière.  Empri- 
sonnés dans  les  longues  fourches  qui  leur  interdisaient 
tout  mouvement,  ces  tristes  victimes  s'affaissaient  sur  le 
sol,  se  tordant  dans  les  douleurs  d'une  affreuse  agonie, 
jusqu'à  ce  que  la  mort  vînt  les  délivrer.  Souvent  la  mort 
ne  se  faisait  pas  attendre  :  les  malheureux  étaient  dévorés 
vivants  par  une  troupe  de  fourmis  qui,   en  quelques 


10  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

heures,  ne  laissaient  de  leur  corps  que  le  squelette. 
Livingstone  a  vu,  sur  sa  route,  des  cadavres  d'esclaves 
abandonnés  ainsi,  encore  attachés  les  uns  aux  autres. 

Quelquefois  le  traitant  va  jusqu'à  immoler  ses  esclaves, 
non  par  pitié,  mais  en  cédant  à  la  colère,  et  pour  être 
sûr  qu'aucun  rival  dans  son  abominable  industrie  ne 
pourra  recueillir  l'abandonné  et  en  tirer  profit.  Living- 
stone dit,  dans  son  Dernier  journal,  qu'il  lui  arriva  de 
passer  près  d'une  femme  attachée  à  un  arbre  par  le  cou  ; 
elle  était  morte.  Les  gens  du  pays  lui  expliquèrent  qu'elle 
n'avait  pu  suivre  la  bande  dont  elle  faisait  partie,  et  que 
son  maître  n'avait  pas  voulu  qu'elle  devînt  la  propriété 
de  celui  qui  la  trouverait,  si  le  repos  venait  à  la  remettre. 

11  avait  vu  encore  une  femme  poignardée  ou  tuée  d'une 
balle,  et  qui  gisait  dans  une  mare  de  sang.  La  réponse 
qu'on  lui  faisait  était  toujours  la  même  :  le  maître,  pour 
soulager  sa  colère,  avait  tué  la  pauvre  créature,  qui  lui 
occasionnait  une  perte  d'argent. 

Le  lieutenant  Cameron ,  dans  sa  traversée  de  l'Afrique 
équatoriale  de  l'est  à  l'ouest,  vit  revenir  d'une  chasse 
aux  esclaves  un  Noir  portugais.  Il  ramenait  une  file 
d'une  cinquantaine  de  pauvres  femmes,  chargées  de  gros 
ballots  :  c'était  le  butin  fait  par  la  troupe  du  Noir  sur  les 
gens  de  leur  propre  pays.  Quelques-unes  de  ces  infortu- 
nées portaient,  en  outre,  leurs  plus  jeunes  enfants  dans 
les  bras.  Elles  avaient  été  capturées  dans  quarante  ou 
cinquante  villages,  qu'on  avait  détruits  et  ruinés;  la 
plupart  des  hommes  avaient  été  tués;  les  autres,  chassés 
dans  les  marécages ,  se  trouvaient  exposés  à  périr  d'ina- 
nition. 

«  Je  suis  persuadé,  »  dit  Cameron,  «  que  ces  quarante 
ou  cinquante  esclaves  représentaient  plus  de  500  êtres 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  13 

humains  tués  en  défendant  leurs  foyers,  ou  morts  de 
faim,  sans  parler  d'un  plus  grand  nombre  demeurés  sans 
abri.  Toutes  ces  femmes  étaient  attachées  ensemble  par 
la  ceinture  avec  de  grosses  cordes  à  nœuds,  et  si  elles 
ralentissaient  leur  pas,  on  les  battait  sans  pitié.  Ces  mu- 
lâtres portugais  et  ces  marchands  noirs  sont  très  brutaux 
dans  le  traitement  de  leurs  esclaves;  les  Arabes,  au  con- 
traire, les  traitent  en  général  avec  moins  de  cruauté.  Ha- 
bituellement,  les  esclaves  de  l'intérieur  ne  sont  pas 
conduits  jusqu'à  la  côte  :  on  les  dirige  sur  le  pays  de 
Sékéletou,  où,  pour  des  causes  diverses,  la  population  est 
assez  clairsemée ,  et  où  il  y  a  une  grande  demande  d'es- 
claves. Ils  sont  troqués  contre  de  l'ivoire,  qu'on  apporte 
ensuite  sur  la  côte.  » 

M.  Trémaux,  que  nous  citions  tout  à  l'heure,  raconte 
une  histoire  des  plus  émouvantes.  C'était  au  bord  du  Nil 
Bleu,  à  un  endroit  où  il  est  possible  de  passer  le  fleuve  à 
gué.  Une  caravane  venait  de  traverser  les  forêts  sans  fin 
du  Fa-zogl,  emmenant  en  Egypte  ce  qui  restait  de  la  po- 
pulation de  toute  une  région  mise  à  feu  et  à  sang. 

Parmi  les  femmes  juchées  sur  les  chameaux,  se  trou- 
vaient une  mère  avec  sa  fille  ;  la  fille,  jeune  et  belle,  était 
traitée  avec  égards,  la  mère  avait  reçu  plusieurs  bles- 
sures en  se  défendant;  souffrante  et  âgée,  cette  pauvre 
femme  n'était  qu'un  embarras.  Les  djellads  ne  l'avaient 
emmenée  que  pour  ne  pas  causer  trop  de  chagrin  à  la 
jeune  esclave,  dont  ils  comptaient  tirer  un  bon  prix  ;  mais 
ils  n'attendaient  qu'une  occasion  favorable  pour  se  débar- 
rasser d'elle.  A  la  traversée  du  fleuve,  les  chameaux  ne 
devant  pas  être  trop  chargés,  on  dédoubla  leurs  far- 
deaux :  la  fille  passa  des  premières,  mais  la  mère  ne  re- 
parut pas  sur  l'autre  rive. 


14  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Lorsque  la  malheureuse  enfant  vit  que  le  convoi  se  re- 
mettait en  route  sans  sa  mère ,  elle  s  abandonna  à  la  plus 
vive  douleur ,  elle  fut  hissée  sur  un  chameau ,  malgré  sa 
résistance,  ses  pleurs  et  ses  supplications.  Et  la  cara- 
vane se  remit  en  marche;  mais  peu  de  temps  après,  les 
conducteurs  s'aperçurent  que  la  jeune  fille  avait  disparu  : 
elle  avait  réussi  à  briser  ses  liens  et  à  se  glisser  dans  les 
hautes  herbes  sans  être  vue.  Naturellement,  ses  com- 
pagnes reçurent,  pour  prix  de  leur  silence,  une  correc- 
tion exemplaire. 

Deux  des  djellads  repassèrent  le  gué.  La  vieille  né- 
gresse n'était  plus  au  bord  du  fleuve  ;  mais  sa  trace  fut 
bien  vite  retrouvée  dans  le  sol  vaseux.  Ils  arrivèrent  à 
l'endroit  où  elle  recevait  les  caresses  de  son  enfant.  Elle 
les  vit  et  dit  à  sa  fille  de  fuir;  mais  il  était  trop  tard.  La 
jeune  négresse  fut  entraînée.  La  mère  se  tordait  de  dé- 
sespoir, appelant  sa  fille ,  regardant,  l'œil  fixe  et  le  bras 
tendu,  dans  la  direction  où  elle  allait  disparaître  pour 
toujours. 

Ce  n'est  là  qu'un  des  mille  drames  poignants  auxquels 
donne  lieu  chaque  jour  l'horrible  trafic  humain.  On  a  vu 
de  ces  malheureux  mourir  presque  subitement  de  cha- 
grin :  leur  cœur  se  brisait. 

Mais  comment  parvient-on  à  arracher  ces  Noirs  à  leur 
sol? 

Ce  sont  de  prétendus  marchands  d'ivoire ,  qui ,  péné- 
trant très  avant  dans  les  empires  nègres ,  s'approvision- 
nent, par  l'astuce  et  la  violence,  de  cette  chair,  dont  la 
vente  donne  de  si  beaux  profits  dans  diverses  contrées  de 
l'Orient.  Le  commerce  de  l'ivoire,  tout  avantageux  qu'il 
est  pour  les  caravanes,  ne  saurait  couvrir  leurs  frais  de 
campagne  et  ne  sert  qu'à  sauver  les  apparences.  Les  tra- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  15 

fiquants  du  Nil  Blanc,  —  pour  ne  parler  que  de  ceux-là, 
—  sont  en  réalité  des  chasseurs  d'esclaves  ;  c'est  un  ra- 
massis de  tout  ce  que  l'Egypte  peut  fournir  de  gens  sans 
aveu. 

Armés  jusqu'aux  dents,  ils  partent  par  bandes  de  deux 


Fig.  4.    —  Sur  le  Ml  Blanc. 


ou  trois  cents,  sous  la  conduite  du  chef,  qui  leur  a  fourni 
fusils ,  pistolets  et  sabres.  Entassés  dans  des  barques  qui 
s'avancent  silencieuses  sur  le  Nil,  ils  guettent  de  loin 
leur  proie.  Intervenant  dans  les  querelles  des  indigènes, 
ils  se  font  accepter  sans  peine  comme  auxiliaires  par  l'un 
ou  l'autre  des  chefs  ennemis  ;  puis  à  la  faveur  de  la  nuit 
ou  par  trahison,  ils  se  rendent  maîtres  d'un  village,  in- 


16  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

cendient  les  huttes,  massacrent  tous  ceux  qui  résistent 
et  s'emparent  des  survivants  par  «  droit  de  conquête  ». 
Ils  n'épargnent  guère  que  les  femmes,  les  jeunes  filles 
et  les  enfants ,  parce  qu'il  leur  est  aisé  de  les  emmener 
sans  résistance ,  et  que  ces  pauvres  créatures  sont  aussi 
d'une  vente  plus  avantageuse. 

Ces  malheureuses  victimes  de  la  cupidité  sont  de  la 
part  de  leurs  ravisseurs  l'objet  de  toutes  sortes  de  vio- 
lences et  de  mauvais  traitements.  Les  esclaves  passent, 
du  reste ,  de  main  en  main  sans  que  leur  sort  reçoive  au- 
cun adoucissement.  Entraînés  vers  la  basse  Egypte,  ils 
sont  vendus  à  de  petits  marchands ,  dont  les  caravanes 
n'osent  s'aventurer  au  loin.  Ceux-ci  les  cèdent,  ensuite 
aux  agents  arabes,  échelonnés  de  Khartoum  à  la  mer 
Rouge.  On  embarque  les  esclaves  à  Souakim  ou  à  Mas- 
soua  pour  être  dirigés  sur  le  Caire,  vers  l'Arabie  ou  la 
Perse. 

Ce  n'est  qu'après  s'être  débarrassés  de  leurs  esclaves , 
qui  peuvent  valoir  en  moyenne  de  100  à  125  francs,  que 
les  honnêtes  négociants  du  Soudan  viennent  vendre  à 
Khartoum  l'ivoire  qu'ils  ont  obtenu  par  des  moyens  au 
nombre  desquels  on  peut,  sans  leur  faire  tort,  compter  la 
fraude  et  le  pillage. 

Livingstone  trouva  le  pays  situé  à  l'ouest  du  lac  Tan- 
ganyika  bouleversé  par  les  Arabes  venus  de  la  côte  de 
l'océan  Indien,  métis  cruels,  monstres  à  face  humaine. 
Les  indigènes  Manyémas  n'ayant  pas  d'esclaves  à  leur 
livrer,  ces  misérables  traitants  s'en  procuraient  par  la 
guerre;  tantôt,  ainsi  que  leurs  émules,  ou  leurs  com- 
plices du  haut  Nil,  ils  épousaient  la  querelle  d'un  chef 
contre  un  autre,  tantôt  ils  volaient  quelques  chèvres  et 
répondaient  aux  réclamations  par  des  coups  de  fusil  ;  fina- 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  10 

lement,  ils  emmenaient  tout  ce  qui  avait  échappé  au  car- 
nage. Ils  parvenaient  encore  à  leurs  fins  en  ayant  l'art  de 
faire  de  quelque  chef  un  créancier  insolvable  :  les  tristes 
sujets  payaient  de  la  perte  de  leur  liberté  les  dettes  de 
leur  roitelet  idiot. 

Les  consuls  européens  qui  résident  à  Khartoum  se  sont 
montrés  impuissants  à  s'opposer  à  la  traite  des  Noirs.  A 
certains  moments,  les  casernes  de  cette  ville  ont  reg-orsé 
d'esclaves  des  deux  sexes.  On  a  vu  le  gouvernement  en 
vendre,  en  donner  à  ses  employés  à  valoir  sur  ce  qui  leur 
était  dû  pour  leurs  appointements!  Les  mesures  prises 
par  l'administration  égyptienne  ne  l'ont  jamais  été  que 
temporairement;  partant,  elles  sont  demeurées  ineffi- 
caces. Sir  Samuel  Baker  trouva  réunis ,  lors  de  son  pas- 
sage à  Gondokoro,  environ  3,000  esclaves  noirs,  dans  le 
moment  où  le  gouvernement  du  Soudan ,  se  montrant  as- 
sez énergique  dans  la  répression  de  la  traite,  faisait  re- 
monter le  Nil  Blanc  par  des  vapeurs  pour  s'emparer  des 
bateaux  chargés  d'esclaves. 

L'intrépide  voyageur  Rohlfs,  se  trouvant  à  Mourzouk, 
capitale  du  Fezzan ,  y  a  vu  arriver  du  Kordofan  des  cara- 
vanes d'esclaves  noirs.  Le  gouverneur  du  Fezzan  favori- 
sait cet  odieux  trafic,  et  Mourzouk  est  devenu  sous  sa 
protection  un  véritable  marché  d'esclaves;  des  mar- 
chands viennent  d'Egypte  y  acheter  des  Nègres.  Au  mo- 
ment du  séjour  de  Rohlfs  dans  cette  ville,  il  y  avait  en- 
viron 2,000  esclaves  disponibles.  Les  prix,  plus  élevés 
que  sur  la  côte  de  la  mer  Rouge,  étaient  de  plusieurs  cen- 
taines de  francs  pour  un  jeune  homme  robuste,  ou  une 
jolie  négresse  nubile. 

Du  Bornou ,  —  qui  forme  la  limite  méridionale  du 
Fezzan,  —  à  la  ville  de  Mourzouk,  il  y  a  environ  1,100  ki- 


20  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

lomètres  de  trajet  à  travers  de  mornes  solitudes  sans 
arbres ,  sans  herbes  et  sans  eau  :  c'est  là  le  lugubre  iti- 
néraire des  caravanes  qui  amènent  les  esclaves.  Des  deux 
côtés  de  la  route  suivie  par  Rohlfs,  on  voyait  les  osse- 
ments blanchis  des  esclaves  morts.  Auprès  des  sources, 
ils  sont  plus  nombreux  :  ils  y  étaient  arrivés  mourants; 
ils  n'ont  pas  eu  la  force  de  les  atteindre  et  de  s'y  désal- 
térer. Plus  d'une  fois ,  en  puisant  à  ces  sources ,  on  en 
retire  des  crânes. 

Le  commerce  des  esclaves  dans  le  Soudan  égyptien 
est  loin  de  n'être  plus  qu'un  souvenir.  Encore  en  1882, 
un  missionnaire  écrivait  de  Delen,  dans  la  partie  mon- 
tagneuse du  Kordofan ,  habitée  par  des  Noirs  appelés  Nu- 
bas  ,  que  presque  chaque  semaine  il  assistait  impuissant 
au  passage  de  colonnes  de  captifs,  emmenés  par  les 
arabes  pasteurs ,  les  Bakarahs. 

Ces  Nubas  sont  très  recherchés,  paraît-il,  comme  es- 
claves, à  cause  de  leur  intelligence;  leur  pays  est  au- 
jourd'hui le  centre  de  la  chasse  à  l'homme.  Pendant  qua- 
rante ans,  des  courses  y  ont  été  organisées  régulièrement 
par  le  gouvernement  égyptien.  Les  employés  et  la  solde 
des  troupes  étaient  payés  en  esclaves;  le  reste  des  Noirs 
enlevés  servait  à  former  des  régiments  spéciaux. 

L'Angleterre  intervint  en  1842,  mais  le  désordre  dura 
encore  longtemps,  jusqu'à  ce  que  l'abominable  trafic, 
cessant  d'être  le  monopole  de  l'État ,  devint  le  but  de  la 
spéculation  privée,  qui  organisa  sur  une  grande  échelle 
l'exploitation  des  empires  noirs. 

Le  Madhi,  insurgé  contre  le  gouvernement  égyptien, 
et  soutenu  par  les  marchands  d'esclaves  du  Soudan,  a 
écrasé  l'armée  envoyée  pour  le  faire  rentrer  dans  l'o- 
béissance (novembre  1883). 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  21 

Si  l'on  se  transporte  des  déserts  du  nord-est  de  l'Afrique 
au  golfe  de  Guinée,  c'est  toujours  le  même  tableau,  plus 
affligeant  encore  si  c'est  possible. 

Il  y  a  quelques  années,  dans  son  expédition  sur  l'O- 
gôoué,  M.  de  Brazza  y  trouva  l'esclavage  en  pleine  vi- 
gueur. Les  Nègres  des  rives  de  ce  fleuve  vendent  leurs 
enfants,  leurs  frères,  leurs  amis.  Il  fallait  à  M.  de  Brazza 
des  gens  du  pays  pour  conduire  ses  pirogues  ;  il  acheta 
une  quinzaine  d'esclaves,  auxquels  il  rendit  la  liberté. 
Ces  Africains  de  l'Ogôoué  ne  sont  pas  exploités  par  des 
gens  venus  de  loin,  puisqu'ils  s'asservissent  mutuelle- 
ment en  quelque  sorte,  en  vue  d'un  bénéfice  douteux  à 
réaliser. 

Ces  populations  noires  paraissent  donc  privées  de  sens 
moral  aussi  bien  que  de  sensibilité.  Ceci  nous  amène  à 
rappeler  bien  des  cruautés  commises  sur  le  sol  africain 
par  les  Africains  eux-mêmes  ;  mais  comme  dernier  mot 
sur  l'esclavage,  n'oublions  pas  de  dire  que  sur  les  côtes 
de  l'ouest,  dans  les  parties  du  littoral  où  le  commerce 
des  Noirs  a  été  ruiné  par  l'abolition  de  la  traite,  les  cap- 
tifs tombés  entre  les  mains  du  vainqueur  dans  les  guerres 
de  peuplade  à  peuplade  sont  tués  depuis  qu'ils  ne  peu- 
vent plus  être  vendus. 

Kamrasi,  roi  d'Ounyoro,  assurait  son  autorité  sur  ses 
provinces  en  les  parcourant,  suivi  d'une  sorte  de  garde 
prétorienne,  forte  de  500  hommes.  Ce  corps  possédait  le 
privilège  de  piller  sur  le  chemin  du  roi  et  ne  manquait 
pas  d'en  user.  Une  simple  faute  commise  par  l'un  des 
sujets  était  punie  de  mort,  après  un  jugement  des  plus 
sommaires,  et  le  coupable,  pieds  et  poings  liés,  périssait 
sous  le  bâton. 

Lorsque  Speke  arriva  à  la  cour  de  Mtésa,  le  jeune  roi 


22  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

d'Ouganda,  le  voyageur  constata  avec  effroi  que  la  vie 
des  gouverneurs,  des  officiers  les  plus  élevés,  ne  tenait 
qu'à  un  caprice.  Le  moindre  soupçon,  un  rêve  fâcheux, 
pouvait  entraîner  leur  mort.  «  Il  m'est  arrivé,  »  disait 
Mtésa,  «  de  faire  tuer  jusqu'à  cent  courtisans  dans  la 
même  journée.  »  Et  il  manifestait  l'intention  de  punir 
d'une  manière  semblable  la  négligence  dont  les  servi- 
teurs pourraient  se  rendre  coupables  envers  son  hôte, 
«  car  il  savait  comment  on  guérit  la  désobéissance  ». 
Hàtons-nous  de  dire  que  Mtésa  s'était  un  peu  humanisé 
depuis  la  visite  de  plusieurs  explorateurs,  et  lorsque  la 
nouvelle  de  sa  mort  est  arrivée  en  Europe  à  la  fin  de 
septembre  1883,  elle  a  provoqué  de  véritables  regrets. 

Ses  officiers,  ses  sujets  devaient  s'agenouiller  ou  s'ac- 
croupir autour  de  lui,  et  ne  l'approcher  qu'en  rampant 
et  le  regard  baissé.  «  Toucher  au  trône,  aux  vêtements 
du  roi,  même  par  mégarde,  ou  lever  les  yeux  sur  ses 
femmes,  entraînait  la  peine  de  mort.  » 

Quant  aux  nombreuses  femmes  du  harem ,  la  vie  de 
ces  malheureuses  créatures  était  attachée  à  l'observation 
minutieuse  des  lois  d'une  étiquette  bizarre  comme  les 
tyrans  seuls  en  savent  imaginer.  La  moindre  intempé- 
rance de  langue,  un  geste  involontaire,  un  acte  quel- 
conque, non  prévu  ni  voulu  par  un  maître  fantasque  et 
jaloux  de  son  pouvoir,  pouvait  les  faire  sans  délai  traîner 
à  une  mort  ignominieuse.  Les  jeunes  pages  du  roi  rem- 
plissaient à  leur  égard  l'office  de  bourreau.  «  Il  ne  s'est 
point  passé  de  jour,  »  a  écrit  Speke,  «  que  je  n'aie  vu 
conduire  au  supplice  quelquefois  une,  quelquefois  deux 
et  jusqu'à  trois  ou  quatre  femmes  du  harem  de  Mtésa.  » 

Faut-il  s'étonner  après  cela  qu'il  vint  à  l'esprit  de  ce 
tyran  de  décharger  une  carabine  sur  un  homme  inoflen- 


Fig.  6.  —  Capitale  de  l'Ouganda. 


£ is>fc.T*,''«- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  25 

sif,  uniquement  pour  s'assurer  que  l'arme  avait  été  ré- 
gulièrement chargée?  Speke  vit  cela  :  la  carabine  était 
un  présent  fait  par  lui  au  roi. 

La  férocité  de  Nacer,  roi  de  Tagali,  était  proverbiale, 
et  il  en  tirait  lui-même  une  étrange  vanité.  Un  jour 
qu'il  rentrait  à  son  quartier,  il  entendit  une  panthère 
rugir.  «  Comment!  »  dit-il,  «  il  y  a  dans  le  royaume  de 
Nacer  une  panthère  qui  crie  la  faim?  C'est  une  honte 
pour  Nacer!  »  Et,  désignant  au  hasard  un  de  ses  hommes, 
il  le  fit  jeter  en  pâture  à  la  bête  affamée. 

Le  Casembé,  visité  par  Livingstone  au  centre  de  la 
région  des  lacs  équatoriaux,  était  un  usurpateur  cruel  : 
pour  une  faute  légère  commise  par  un  de  ses  sujets,  il 
lui  faisait  couper  les  oreilles,  le  nez  ou  les  mains,  il 
vendait  ses  enfants,  il  saisissait  les  bestiaux. 

Au  Dahomey,  on  excite  le  peuple  par  des  spectacles 
sanguinaires.  Le  roi  ordonne  journellement  des  exécu- 
tions. Et  Ton  peut  voir,  soit  sur  la  place  du  marché,' 
soit  à  la  porte  du  palais  du  roi,  ce  que  Jules  Gérard 
voyait  chaque  jour  à  Abomey,  des  tètes  coupées,  des  ca- 
davres de  suppliciés ,  les  uns  pendus,  d'autres  disposés 
par  dérision  comme  des  hommes  qui  s'apprêtent  à  mar- 
cher. 

Dans  le  même  pays,  à  des  époques  fixes,  des  sacrifices, 
humains  ont  lieu  comme  des  solennités  publiques.  Des 
prisonniers  sont  cloués  contre  un  arbre  par  la  tête, 
la  poitrine,  les  pieds  et  les  mains.  A  la  fête  des  Coutumes, 
chaque  jour  on  immole  des  victimes  humaines. 

Un  Anglais,  lieutenant  de  vaisseau,  qui  se  trouvait  il 
y  a  quelques  années  à  Abomey,  fut  forcé  par  le  roi  d'as- 
sister à  cette  hécatombe. 

Dans  une  plaine  immense,  couverte  de  milliers  de 


26  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

spectateurs,  3,000  esclaves  et  3,000  bœufs  ou  moutons 
étaient  rangés  sur  deux  lignes.  Le  roi  se  promena  au 
milieu  de  cette  allée  vivante ,  et,  sur  un  signe  fait  avec 
son  bâton  royal,  les  6,000  têtes  tombèrent  à  la  fois.  Les 
guerriers  dahomyens  se  précipitèrent  sur  les  victimes  et 
mangèrent  la  chair  sanglante  des  animaux. 

Lors  des  Coutumes,  si  le  roi  a  été  battu  dans  une  des 
dernières  rencontres  et  n'a  pas  fait  de  prisonniers,  il 
prend  simplement  3,000  de  ses  sujets  pour  victimes. 
Ceux-ci  sont  arrivés  à  un  tel  degré  de  stupidité,  que  ceux 
sur  qui  le  choix  tombe  s'estiment  heureux  et  fiers. 

Une  autre  fois,  un  négociant  hollandais  vit  apporter 
24  corbeilles  contenant  chacune  un  homme  vivant  dont  la 
tête  seule  passait  au  dehors.  On  les  disposa  un  moment  en 
ligne  sur  le  rebord  de  la  plate-forme  où  se  tenait  le  roi  ; 
puis  on  les  précipita  l'une  après  l'autre.  En  bas,  une  foule 
ivre  de  sang,  sautant,  hurlant,  se  jetait  sur  ces  corbeilles, 
chacun  s'efforçant  d'accaparer  une  tête  à  scier  avec  quel- 
que mauvais  couteau  ébréché!  Cette  tête  valait  à  celui 
qui  l'avait  coupée  un  chapelet  de  cauris ,  d'une  valeur  de 
2  francs  50  centimes  environ. 

Dans  les  grandes  Coutumes,  on  sacrifie  hommes  et 
femmes  avec  un  certain  nombre  de  chevaux;  les  sacrifi- 
cateurs ont  bien  soin  de  mêler  le  sang  des  chevaux 
égorgés  à  celui  des  victimes  humaines. 

Dans  cet  affreux  pays,  le  roi  donne  habituellement 
audience  aux  Européens  dans  une  enceinte  parée  de 
rangées  de  tètes  humaines,  fraîchement  coupées,  sai- 
gnant encore. 

Lorsqu'un  roi  du  Dahomey  meurt,  on  lui  érige  dans 
un  monument  cimenté  du  sang  d'une  centaine  de  cap- 
tifs, provenant  des  dernières  guerres,  et  sacrifiés  pour 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


27 


faire  cortège  au  souverain  dans  l'autre  monde.  Le  corps 
du  monarque  est  mis  dans  son  cercueil,  la  tête  reposant 
sur  les  crânes  des  rois  vaincus  par  lui.  Ces  préparatifs 
achevés,  on  fait  entrer  dans  le  caveau  8  abaïas  (danseu- 
ses de  la  cour)  et  50  gardes  du  roi.  On  place  auprès  d'eux 
un  amas  d'ustensiles  et  de  vêtements,  des  parures,  du 


Fig.  T.  —  Rue  à  Loucenda  (prés  du  Tanganyika). 


tabac,  des  barils  d'eau-de-vie;  puis  on  sacrifie  ces 
malheureux  pour  qu'ils  aillent  rejoindre  leur  maître, 
qui  a  besoin  d'eux. 

«  Chose  étrange  !  »  dit  le  docteur  Répin ,  «  il  se  trouve 
toujours  un  nombre  suffisant  de  victimes  volontaires  des 
deux  sexes,  qui  considèrent  comme  un  honneur  de  s'im- 
moler dans  le  charnier  royal.  Le  caveau  reste  ouvert 
pendant  trois  jours  pour  recevoir  les  pauvres  fanatiques, 
puis  le  premier  ministre  recouvre  le  cercueil  d'un  ve- 


28  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

lours  noir  et  partage  avec  les  grands  de  la  cour  et  les 
abaïas  survivantes  les  joyaux  et  les  vêtements,  dont  le 
nouveau  roi  a  fait  hommage  à  l'ombre  de  son  prédéces- 
seur. » 

Dans  le  pays  des  Achantis,  les  royales  obsèques 
étaient,  au  commencement  de  ce  siècle,  encore  plus  san- 
glantes. Un  envoyé  de  la  Grande-Bretagne,  M.  Bowdich, 
qui,  en  1817,  visita  Coumassie,  cette  horrible  capitale 
anéantie  récemment  par  les  Anglais,  raconte  que  les 
sacrifices  offerts  à  la  royauté  se  renouvelaient  là,  de  se- 
maine en  semaine,  pendant  trois  mois. 

Avec  de  pareilles  mœurs  chez  les  Africains,  il  ne  faut 
pas  s'étonner  que  de  simples  représailles  soient  terribles. 
G.  Lejean,  dans  la  relation  de  son  voyage  au  Taka,  ra- 
conte ce  qui  s'était  passé  dans  un  village  de  la  haute 
Nubie,  un  peu  avant  qu'il  visitât  cette  région.  Un  homme 
de  Hafara  avait  enlevé  deux  jeunes  garçons  du  village  où 
habitait  son  beau-père;  c'était  avec  l'intention  de  les 
vendre,  et  il  les  vendit  à  Kassala,  malgré  les  protesta- 
tions du  beau-père.  Alors  celui-ci  fit  prévenir  secrète- 
ment sa  fille  de  se  tenir  prête  à  un  grave  événement. 
Une  nuit,  il  conduisit  à  Hafara  300  guerriers  bien  armés, 
qui  envahirent  silencieusement  le  village.  A  la  porte  de 
chaque  hutte,  un  homme  se  posta  en  sentinelle,  tandis 
que  deux  autres  pénétraient  à  l'intérieur  et  coupaient  la 
gorge  à  tous  ceux  qui  s'y  trouvaient.  Ce  fut  l'affaire  de 
quelques  minutes.  Les  500  habitants  de  Hafara  passè- 
rent sans  résistance  du  sommeil  à  la  mort. 

Naturellement,  ces  représailles  atroces  devaient  en 
amener  d'autres.  Les  voisins  des  gens  de  Hafara,  aidés 
des  marchands  d'esclaves  de  Kassala,  firent  une  razzia 
chez  les  habitants  si  susceptibles  de  Basen.  Ils  en  tuè- 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  29 

rent  tant  qu'ils  purent  et  emmenèrent  les  jeunes  filles  et 
les  enfants  pour  les  vendre  à  Kassala. 

Les  indigènes  du  Manyéma  (dans  la  région  des  lacs) 
sont  sanguinaires  et  poussent  le  mépris  de  la  vie  hu- 
maine aux  dernières  limites.  L'anthropophagie  se  pra- 
tiquait ouvertement  chez  eux  avant  que  les  manifesta- 
tions de  dégoût  des  trafiquants  arabes  les  eussent  obligés 
à  la  dissimuler. 

Les  Bassoutos  de  l'Afrique  australe  pratiquent  l'an- 
thropophagie, et  plus  d'une  fois  les  Boërs  ont  dû  tenter 
de  ravoir  par  la  force  un  des  leurs ,  capturé  pour  ser- 
vir à  des  festins  de  cannibales.  On  a  prétendu  que  les 
Niams-Niams  du  Soudan  oriental  sont  anthropophages; 
mais  il  est  probable  qu'on  ne  doit  accuser  de  ce  goût 
monstrueux  qu'une  seule  de  leurs  tribus,  celle  des 
Bindgis.  Le  rivage  nord-ouest  du  Loûta  Nzidjé  est 
bordé  de  montagnes  qui  plongent  à  pic  dans  le  lac;  elles 
sont  habitées  par  des  tribus  suspectées  d'anthropo- 
phagie. 

Mais  les  Monbouttous,  du  bassin  de  l'Oûellé,  se  livrent 
au  cannibalisme  avec  bien  plus  de  passion.  Lorsque 
Schweinfurth  visita  le  roi  Mounza,  on  tuait  chaque  jour 
pour  la  table  clece  monstre  un  des  petits  enfants  ramenés 
à  la  suite  d'expéditions  fructueuses.  Chaque  année, 
comme  s'il  s'agissait  de  grandes  chasses,  ces  expéditions 
s'organisent  contre  les  peuplades  qui  vivent  sous  l'équa- 
teur.  Les  Monbouttous  mangent  sur  place  les  morts  restés 
sur  le  champ  de  bataille,  et  emmènent  leurs  prisonniers 
pour  les  manger  à  loisir.  Schweinfurth  s'étant  arrêté 
devant  un  étal  de  viandes  appétissantes,  proprement 
exposées  sur  des  feuilles  de  bananier,  apprit  que  cette 
marchandise  était  de  la  chair  de  vieilles  femmes  en- 


30  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

graissées  pour  les  gourmets.  Sur  la  côte  occidentale,  les 
Pahouins  sont  également  anthropophages. 

D'autre  part,  il  y  a  des  populations,  comme  les  rive- 
rains du  Nyassa  et  de  la  Rofouma,  qui  ont  horreur  de 
l'anthropophagie,  à  ce  point  qu'ils  s'abstiennent  même 
de  toucher  à  la  chair  des  animaux  qui  se  nourrissent  de 
l'homme,  tels  que  le  lion  et  la  panthère. 


IL 


Nègres  et  Noirs.  -  Condition  de  la  femme.  -  Les  sorciers  blancs.  -  Albi- 
nos africains.  -  Les  nains.  -  Coiffures  bizarres.  -  Nudité  et  vêtement.  - 
Ornements  du  visage.  -  Colliers,  bracelets,  etc.  -  Armes  offensives  et  defen- 
sives  _  Fanatisme  et  superstitions.  -  Devins  et  sorciers.  -  Le  culte  du 
serpent  -  Les  missionnaires.  -  Les  marabouts.  -  Mœurs  et  coutumes.  - 
Supplices.  -  Épreuves  judiciaires.  -  Habitations  et  villages.  -  Nourriture. 
—  Industrie. 

L'Afrique  est  une  terre  qui,  sans  sa  nombreuse  popu- 
lation, semblerait  un  continent  nouvellement  créé  :  les 
siècles  n'y  apportent  avec  eux  aucun  changement,  et  il 
en  sera  ainsi  tant  que  les  Européens  n'auront  pas  fait  la 
conquête  de  ce  vaste  sol,  pour  le  plus  grand  profit  de  la 
civilisation  et  le  relèvement  de  l'humanité. 

Quelle  est  donc  cette  race  si  rebelle  à  tout  progrès? 
Elle  est  assez  diverse.  Il  y  a  des  populations  d'une  laideur 
repoussante;  il  y  en  a  d'assez  belles,  il  y  en  a  d'étranges; 
nous  pouvons  même  montrer  des  Nègres  blancs,  des 
géants  et  des  nains.  Nous  ne  parlerons  que  des  races  ou 
groupes  d'hommes  qui  ont  une  physionomie  distincte, 
remarquable  :  les  autres  participent  de  traits  généraux 
que  nous  indiquerons. 

Sous  le  nom  de  Nègres,  beaucoup  de  voyageurs,  de 
missionnaires  et  d'ethnographes  ont  confondu  des  races 
qui  se  dérobent  à  cette  classification  et  qui  n'ont  même 
aucune  parenté  entre  elles.  Nous  citerons,  après  M.  Du- 


32  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

veyrier,  les  Koï-Koïns  ou  Hottentots,  les  Foulbés,  les 
Haoussas ,  les  Bantous  et  les  Mâbas  comme  exemples 
d'autant  de  peuples,  ou  de  grandes  familles  de  la  Nigri- 
tie,  entre  lesquelles  on  chercherait  vainement  des  carac- 
tères communs,  soit  physiques  soit  intellectuels  ou  ethno- 
logiques. 

La  nature  laineuse  des  cheveux  est  le  véritable  cachet 
-du  Nègre.  «  Tout  peuple  qui  n'en  est  pas  marqué,  »  dit 
M.  Vivien  de  Saint-Martin,  «  quelque  foncée  que  puisse 
être  d'ailleurs  la  teinte  de  son  épidémie,  quelle  que  soit 
même  la  coupe  de  sa  physionomie,  n'appartient  pas  à 
cette  classe  inférieure  de  la  famille  humaine.  Ce  pourra 
être  un  peuple  noir,  cène  sera  pas  un  peuple  nègre.  Les 
Cafres  sont  des  Noirs,  ce  ne  sont  pas  des  Nègres.  Les 
Fellatas  ou  Foullas,  cette  grande  nation  qui  domine  au- 
jourd'hui sur  la  moitié  du  Soudan,  sont  un  peuple  noir; 
ce  n'est  pas  un  peuple  nègre.  On  en  peut  dire  autant  des 
Tiboûs,  branche  adultérée  de  la  race  berbère,  aussi  bien 
que  des  Bischaris  et  des  autres  tribus  nubiennes,  qui 
sont  les  Éthiopiens  des  Grecs  ;  on  peut  étendre  également 
cette  distinction  aux  Abyssins  et  à  bien  d'autres  tribus 
de  l'Afrique  orientale.  » 

La  haute  région  forestière  située  dans  le  triangle, 
formé  par  le  lac  Tanganyika  et  les  lacs  Moëro  et  Ban- 
goueolo,  semble  être,  selon  Livingstone,  la  patrie  de  la 
race  noire.  Les  habitants,  hommes  et  femmes,  y  sont,  en 
général,  très  beaux,  particulièrement  ceux  de  l'Itahoua. 
On  trouve  parmi  eux  des  têtes  bien  faites,  de  belles  for- 
mes, de  petites  mains.  C'est  à  croire  que  les  êtres  disgra- 
ciés qui  vivent  dans  les  marais  pestilentiels  des  côtes 
constituent  une  race  dégénérée,  tandis  que  le  vrai  type 
nègre  serait  celui  de  l'Égyptien  des  temps  antiques. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


33 


En  dehors  de  l'islam,  il  y  a  des  populations  qui  peu- 
vent répudier  le  nom  de  sauvages,  mais  qui  assurément 
sont  encore  en  pleine  barbarie;  tels  sont  les  Môssis,  qui 


Fig.  8.  —  Hottentot  Kora. 


vivent  au  sud  de  Tombouctou,  et  les  Achantis  de  la  Gui- 


née. 


Examinons  d'un  peu  plus   près  les  caractères   physi- 
ques et  moraux  des  populations  africaines. 


34  AU  PAYS  DES  NÈGRES 

Les  Ouolofs  sont  grands  et  bien  faits;  leur  peau  est 
d'un  noir  d'ébène;  ils  ont  les  cheveux  crépus,  les  lèvres 
fortes,  le  nez  un  peu  déprimé,  la  physionomie  plutôt 
avenante  que  repoussante. 

Les  Peuls  ont  la  peau  assez  claire,  d'un  brun  rou- 
geâtre;  ce  sont  des  Nègres  cuivrés,  leurs  cheveux  sont 
crépus  comme  ceux  des  Nègres,  mais  leurs  lèvres,  beau- 
coup moins  épaisses,  laissent  au  profil  quelque  chose  de 
la  régularité  des  types  européens.  Un  grand  nombre  de 
Peuls  portent  deux  tresses  de  cheveux  tombant  des  tem- 
pes, assez  semblables  aux  tresses  d'ordonnance  de  nos 
anciens  hussards. 

Les  naturels  de  l'Egba  ont  la  couleur  du  cuivre.  Ce 
sont  plutôt  des  négroïdes  que  de  véritables  Nègres.  L'œil, 
chez  eux,  est  beau,  la  lèvre  peu  épaisse,  mais  les  genci- 
ves sont  bleues,  les  joues  proéminentes,  le  menton  ren- 
tré, le  front  fuyant  ;  leurs  formes  sont  parfaites.  Les  fem- 
mes relèvent  leurs  cheveux  sur  la  tête  comme  une  touffe 
de  laine,  et  cette  coiffure  leur  donne  une  ressemblance 
lointaine  avec  les  bêtes  à  cornes.  Elles  se  tatouent  et  se 
font  des  cicatrices  sur  la  peau;  elles  se  plaisent  à  prati- 
quer sur  leurs  enfants  ces  sauvages  ornementations,  et 
le  corps  des  pauvres  êtres  porte,  de  la  tête  aux  pieds,  la 
marque  d'incisions,  teintes  en  bleu  au  moyen  de  l'anti- 
moine. 

Voici  le  portrait  que  le  capitaine  Burton  fait  des  habi- 
tants du  Dahomey  : 

«  C'est  une  vilaine  race.  Ils  sont  menteurs  comme  des 
Cretois,  et,  sous  le  rapport  de  l'intelligence,  de  vrais 
crétins.  Ils  sont  lâches  et,  par  conséquent,  cruels;  ils 
sont  joueurs  et,  par  conséquent»  voleurs.  Brutaux,  ils  ne 
respectent  rien,  ils  n'obéissent  à  personne.  Au  moral. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  35 

de  la  vermine.  Au  physique,  ils  ont  la  peau  noire,  les 


Fig.  9.  —  Hotteuiot.  —  Portefaix  au  Cap. 


sourcils  jaunes.  Ils  sont  de  taille  moyenne,  sveltes,  agi- 
les, bons  marcheurs,  danseurs  infatigables.  Voilà  pour 
le  sexe  masculin.  Quant  aux  femmes,  elles  appartiennent  à 


36  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

l'ordre  des  éléphants  ;  en  d'autres  termes,  elles  sont  mas- 
sives et  carrées  ;  ce  sont  elles  qui  moissonnent,  qui  fau- 
chent, qui  font  les  gros  travaux.  On  sait  qu'une  partie 
d'entre  elles,  dans  ce  pays,  portent  les  armes  et  for- 
ment la  garde  personnelle  du  roi.  » 

Un  missionnaire  écrivait  en  1865  : 

«  Le  nègre  est  au  Dahomey  un  peu  moins  sauvage 
que  sur  les  autres  points  des  environs  de  la  côte;  en 
présence  du  blanc,  du  missionnaire  surtout,  il  est  timide 
et  doux  comme  un  agneau  ;  d'un  amour  peu  stable,  et  le 
plus  souvent  feint,  il  oblige  son  maître  à  se  tenir  toujours 
sur  le  qui-vive.  Je  dis  son  maître,  car  ici  ils  sont  tous 
esclaves  les  uns  des  autres...  Tous  les  sauvages  sont,  en 
général,  d'une  grande  taille  et  ont  le  corps  bien  fait  jus- 
qu'au cou  ;  mais  quand  on  passe  à  la  figure,  on  dirait  des 
monstres  :  de  grosses  lèvres,  une  large  bouche,  un  nez 
très  épaté,  une  chevelure  très  crépue,  point  de  barbe 
(«  une  tête  de  boule-dogue  »,  a  écrit  Jules  Gérard,  le  tueur 
de  lions,  qui  passa  deux  ou  trois  semaines  à  la  cour  du 
roi  de  Dahomey)  ;  ils  se  rasent  la  tête  de  toutes  les  ma-, 
nières.  Ils  sont  tous  marqués  à  la  figure  avec  un  instru- 
ment tranchant... 

«  Ici,  la  femme  est  un  être  abominable,  sans  pudeur, 
sans  honte,  et  méchante  comme  la  vipère.  On  la  voit,  la 
pipe  à  la  bouche,  courir  de  danse  en  danse,  et  se  livrer 
ainsi,  du  matin  au  soir,  à  toutes  sortes  d'orgies  et  de 
crimes.  Il  y  a  possibilité  de  ramener  les  hommes,  mais  on 
n'a  presque  rien  à  espérer  des  femmes.  Le  Noir,  quand 
il  s'agit  de  travailler,  est  d'une  mollesse  à  ne  pas  pou- 
voir remuer  les  jambes.  Le  rotin  est  aussi  nécessaire  à 
ces  gens  qu'à  nous  la  nourriture.  » 

Les  Achantis,  qui  ont  bien  des  traits  communs  avec 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


i 


les  précédents,  se 
distinguent  de  la 
plupart  de  leurs 
voisins  en  ce 
qu'ils  considèrent 
la  femme  comme 
l'égale  de  l'hom- 
me. Lorsque  le 
roi  est  mineur,  sa 
mère  exerce  le 
pouvoir  en  son 
nom  ;  à  défaut 
d'héritier  mâle, 
elle  est' appelée  à 
succéder. 

Mais  chez    les 
Pahouins  les  fem- 
mes sont  traitées 
en  esclaves.   Les 
filles,  dès  leur  en- 
fance,  sont  pro- 
mises    au     plus 
otfrant.     A     ces 
femmes  sont  ré- 
servés les  travaux 
pénibles,  tels  quf 
la  culture  des  jar 
dins ,     la    cueil 
lette  et  le  trans 
port  à  dos  des  ba 
nanes,  etc.  Plus 
elles  sont  capables 


Fis.  10.  —  Ou( 


«aint-Louis  c-n  costume  de  Fête. 


38  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

de  porter  de  lourdes  charges,  plus  elles  sont  appréciées 
et  recherchées.  Les  Pahouins  n'ont  pas  d'esclaves  :  leurs 
femmes  leur  en  tiennent  lieu  et  sont  cruellement  maltrai- 
tées; aussi  le  suicide  n'est-il  pas  inconnu  parmi  elles. 
Ces  malheureuses  ne  deviennent  même  pas  libres  à  la 
mort  de  leur  mari  :  les  parents  en  héritent. 

Dans  la  Guinée  méridionale,  à  laquelle  le  Congo  donne 
actuellement  une  importance  justifiée  par  la  situation  de 
cette  contrée,  qui  est  la  clef  de  l'Afrique  équatoriale, 
les  diverses  races  paraissent  appartenir  à  la  famille  cafre. 
Elles  sont,  sans  exception,  de  couleur  noire.  Les  Mou- 
chicongos,  qui  occupent  le  Congo  proprement  dit,  les 
Mousserongos,  les  Cabindos,  et  les  Loangos  du  littoral, 
ont  les  yeux  bruns  et  ouverts,  une  bouche  moyenne,  avec 
des  lèvres  pas  trop  épaisses,  un  nez  épaté,  l'oreille  un  peu 
grande;  le  front,  très  bombé  chez  l'enfant,  devient  fuyant 
chez  l'adulte.  Les  cheveux,  coupés  très  courts,  sont  lai- 
neux; la  barbe  n'apparaît  généralement  qu'à  un  âge 
avancé  :  elle  est  noire  d'abord,  d'un  jaune  roussâtre  plus 
tard,  et  enfin  blanche. 

Si  l'on  en  croit  le  voyageur  suédois  Anderson,  les 
Damaras  sont  une  race  d'hommes  très  belle  ;  une  taille 
de  2  mètres  est  commune  parmi  eux;  le  corps  et  les 
membres  sont  bien  proportionnés;  leur  visage  est  régu- 
lier, expressif,  leurs  gestes  sont  gracieux.  La  couleur  de 
leur  peau  n'est  pas  très  foncée.  Les  femmes  sont  délica- 
tes, bien  proportionnées,  avec  de  petits  pieds  et  de  petites 
mains,  mais  avec  l'âge  elles  deviennent  fort  laides;  du 
reste,  les  deux  sexes  sont  très  malpropres.  Ils  s'endui- 
sent d'ocre  rouge  et  de  graisse,  ce  qui  répand  autour 
d'eux  une  odeur  nauséabonde. 

Les  Zoulous  ont  une  véritable  beauté  de  formes,  des  traits 


réguliers.  Malgré 
leurs  cheveux  lai- 
neux, ils  appartien- 
nent à  l'une  des. ra- 
ces  les  plus  remar- 
quables de  l'Afrique. 
Les  habitants  de 
l'Ougogo  (les 
Vouagogos)  sont 
supérieurs  aux  tri- 
bus échelonnées 
de  cet  État  à  la 
côte  de  l'océan  In- 
dien. «  Il  y  a  dans 
leur  front,  »  dit 
Stanley,  «  quelque 
chose  de  léonin  ; 
leur  physionomie 
est  intelligente , 
leurs  yeux  sont 
grands  et  large- 
ment ouverts.  Ils 
ont  le  nez  plat,  les 
lèvres  grosses,  mais 
pas  de  cette  façon 
monstrueuse  que 
nous  supposons 
chez  tous  les  Nè- 
gres. »  C'est  à  peu 
près  le  portrait 
qu'avait  fait  d'eux 
lecapitaineBurton. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


39 


Kig.  li.  —  Femme  de  Guinée  (Race  noire). 


40  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Cet  explorateur  a  noté  que,  dans  l'est  et  dans  le  nord 
de  TOugogo,  la  race  est  vigoureuse,  avec  la  nuance  claire 
des  Abyssins,  mais  la  physionomie  est  sauvage,  même 
chez  les  femmes  ;  les  lèvres  sont  épaisses  et  d'une  expres- 
sion brutale,  les  paupières  rougies;  la  voix  est  forte, 
impérieuse.  La  partie  postérieure  de  la  tête  est  petite  re- 
lativement à  la  largeur  de  la  face.  Et  comme  il  faut  que 
partout  l'homme  s'enlaidisse,  —  quand  ce  n'est  pas  la 
femme,  —  les  Vouagogos  s'arrachent  les  deux  incisives 
du  milieu  de  la  mâchoire  inférieure.  Quelques-uns  se 
rasent  la  tête,  d'autres  se  tressent  une  quantité  de  petites 
nattes  comme  les  anciens  Égyptiens,  et  les  enduisent  de 
terre  ocreuse  et  micacée;  ce  même  enduit  sert  à  embellir 
le  corps;  une  couche  de  beurre  fondu  par-dessus  ne 
gâte  rien,  paraît-il,  aux  yeux  des  plus  difficiles  en  ma- 
tière de  goût. 

Un  peuple  étrange  entre  tous  ces  Noirs  est  celui  des 
Vouasongoras  aux  longues  jambes.  Ils  ont  en  aversion 
tout  ce  qui  est  étranger.  Cette  aversion  n'égale  que  leur 
amour  extravagant  pour  leurs  bestiaux.  «  Si  une  vache 
meurt  de  maladie,  »  dit  Stanley,  «  on  fouille  tout  le 
pays  pour  découvrir  celui  qui  a  dû  ensorceler  la  bête,  et 
y  trouve-t-on  un  étranger,  sa  vie  est  en  péril.  »  Chez  ces 
peuples,  et  aussi  bien  que  chez  les  Vouarouandas,  les 
Vouagafous,  les  Vouanyambous,  et,  en  général,  les  peu- 
ples vivant  à  l'ouest  du  Nyanza,  un  étranger  mourrait 
faute  d'une  goutte  de  lait  qu'on  ne  la  lui  donnerait  pas. 
Jamais  le  roi  Roumanika,  si  généreux  et  si  bon  qu'il  se 
se  soit  montré  à  l'égard  de  plusieurs  voyageurs,  n'offrit 
une  cuillerée  de  lait  à  Stanley,  pendant  le  séjour  que 
celui-ci  fit  auprès  de  lui. 

A  en  croire  les  rapports  faits  à  Stanley,    il  y  aurait 


AUX  PAYS  DES  NÈGRES.  41 

chez  les  Vouasongoras  quelques  tribus  à  jambes  si  lon- 


gues «  qu'ils  ne  peuvent  les  contempler  sans  un  étonne- 
ment  mêlé  de  crainte  ». 

6 


42  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

Lorsqu'en  1872  Livingstone  et  Stanley,  explorant  le  lac 
Tanganyika,  entendirent  parler  d'un  peuple  de  Nègres 
blancs,  qui  habitait  au  nord  del'Oujidji,  ils  se  refusèrent 
d'y  croire.  Quatre  ans  plus  tard ,  Stanley  reconnut  la 
vérité  de  cette  assertion,  en  arrivant  sur  la  frontière 
d'Ounyoro,  au  pied  de  l'énorme  massif  du  Kabongo, 
qu'aucun  voyageur  européen  ne  connaissait  encore. 
Le  géant  de  ces  montagnes  est  le  mont  Gambaragara, 
volcan  éteint,  dont  la  neige  recouvre  souvent  le  som- 
met. C'est  autour  de  ce  sommet  que  plusieurs  villa- 
ges sont  habités  par  une  race  d'hommes  au  teint  blanc, 
semblable  à  celui  des  Européens.  Les  fonctions  de  sor- 
ciers auprès  des  rois  d'Ounyoro  leur  sont  dévolues. 
«  C'est  une  belle  race,  »  dit  Stanley,  «  et  quelques-unes 
de  leurs  femmes  sont  réellement  très  jolies.  Ils  ont  des 
cheveux  crépus,  de  couleur  brunâtre.  Leurs  traits  sont 
réguliers,  leurs  lèvres  minces;  le  nez,  quoique  bien  con- 
formé, est  cependant  un  peu  épais  à  la  pointe.  N'était  le 
caractère  négroïde  des  cheveux,  on  les  prendrait  pour 
des  Européens  ou  pour  des  Syriens.  » 

Comme  la  plupart  des  peuples  de  l'Afrique  équatoriale 
ce  peuple  blanc  a  pour  principale  occupation  l'élevage 
des  bœufs ,  et  le  fond  de  son  alimentation  se  compose  de 
lait  et  de  bananes.  Ces  blancs  sont  établis  depuis  des 
siècles  autour  du  Gambaragara;  l'intensité  du  froid  qui 
règne  sur  cette  haute  montagne  est  leur  meilleure  dé- 
fense contre  leurs  ennemis.  En  1874,  Mtésa,  roi  d'Ou- 
ganda, envoya  contre  eux  une  armée  de  100,000  hommes; 
le  chef  qui  les  dirigeait  occupa  aisément  les  pentes  du 
volcan,  mais  il  ne  réussit  pas  à  faire  avancer  ses  troupes 
jusqu'au  refuge  des  sorciers  blancs;  le  froid  les  força  de 
renoncer  à  leur  entreprise. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


43 


Les  blancs  dont  nous  parlons  n'ont  rien  de  commun 
avec  les  albinos.  Il  y  a  de  ces  derniers  parmi  les  Noirs 
africains ,  et  il  paraît  qu'on  ne  peut  rien  voir  de  plus  af- 
freux qu'un  albinos  de  race  noire,  avec  son   profil  de 


Fig.  13.  —  Dscliako,  domestique  du  lieutenant  Cameron. 


Nègre,  ses  cheveux  crépus  et  jaunâtres,  et  sa  peau  qui 
n'est  ni  absolument  blanche,  ni  noire,  ni  rosée. 

Après  cette  surprise  de  blancs  africains ,  il  en  est  ré- 
servé une  autre  à  nos  lecteurs  :  les  jolies  femmes  noires. 

Dans  un  village  de  la  Terre  delà  Lune,  le  capitaine 
Burton,  admis  dans  un  cercle  de  femmes  jeunes  et 
vieilles  qui  fumaient,  en  compta  jusqu'à  trois  qui  au- 


44  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

raient  été  belles  en  tous  pays  :  «  Le  type  grec,  »  dit-il, 
«  dans  toute  sa  pureté,  le  regard  souriant,  des  formes 
sculpturales,  le  buste  de  la  Vénus  coulé  en  bronze.  Un 
jupon  court,  de  fibres  de  baobab,  était  leur  unique  vête- 
ment, et  certes,  elles  ne  perdaient  rien  à  ignorer  l'usage 
de  la  crinoline  et  du  corsage.  Ces  ravissants  animaux 
domestiques  me  souriaient  avec  grâce  chaque  fois  que 
je  leur  présentais  mes  hommages  ;  et  quelques  feuilles 
de  tabac  que  je  me  plaisais  à  leur  offrir  m'assuraient 
une  place  d'honneur  dans  ce  cercle,  auquel,  comme  à 
beaucoup  d'autres  mieux  vêtus ,  la  fumée  du  narcotique 
tenait  lieu  d'idées,  de  contenance  et  de  conversation.  » 
Durant  son  passage  chez  les  Manyémas,  Livingstone 
a  tracé  à  chaque  page  de  son  journal  des  notes  comme 
celles-ci  :  «  C'est  une  jolie  fille...  cette  femme  est  vrai- 
ment jolie  ». 

Les  voyageurs  anglais,  à  qui  nous  sommes  redevables 
de  tant  de  particularités  curieuses  concernant  le  pays 
dont  nous  traçons  rapidement  le  tableau ,  ont  été  vive- 
ment frappés  d'une  bien  singulière  manière  d'y  conce- 
voir la  distinction  et  la  beauté  chez  la  femme  :  ils  l'ont 
trouvée  assez  répandue  sur  leur  route,  mais  surtout  dans 
le  Karagoué. 

Cette  distinction  et  cette  beauté  résident  dans  un  em- 
bonpoint extrême.  Pour  l'obtenir,  on  soumet  les  femmes 
à  un  engraissement  méthodique ,  au  moyen  de  grandes 
quantités  de  lait.  On  s'y  prend  de  bonne  heure,  et  l'édu- 
cation de  la  jeune  fille  consiste  principalement  à  s'habi- 
tuer à  absorber  le  plus  de  lait  possible.  Les  femmes 
atteignent  la  puberté  en  même  temps  qu'un  ample  déve- 
loppement des  formes;  bientôt,  elles  deviennent  obèses;  en 
continuant  leurs  soins ,  elles  doivent  arriver  au  point  de 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  45 

ne  plus  pouvoir  se  mouvoir  qu'avec  le  secours  des  mains. 
Les  bras  sont  énormes,  et  leur  poids  entraîne  le  corps. 
Speke  réussit  à  obtenir  les  mesures  d'une  des  princesses 
de  la  famille  de  Roumanika.  Il  les  a  consignées  dans  sa 
relation,  et  les  déclare  d'une  exactitude  rigoureuse.  Les 
voici  :  tour  de  bras,  58  centimètres;  buste,  lm,32;  cuisse, 
68  centimètres;  mollet,  51  centimètres;  hauteur,  lm,72. 

Dès  l'âge  adulte ,  les  femmes  Bongos ,  —  nous  dépas- 
sons la  région  des  lacs,  —  acquièrent  (naturellement 
celles-là)  une  extrême  ampleur  de  ceinture.  Leurs  formes 
rappellent  celles  de  la  fameuse  Vénus  hottentote.  Il  n'est 
pas  rare  d'en  trouver  parmi  elles  qui  pèsent  jusqu'à 
150  kilos.  «  La  silhouette  de  ces  graves  personnes,  mar- 
chant d'un  pas  solennel,  »  dit  Schweinfurth ,  «évoque  le 
souvenir  d'un  babouin  qui  danse.  » 

Nous  avons  parlé  des  Manyémas.  Les  Monbouttous, 
bien  qu'à  une  centaine  de  lieues  au  nord  de  ces  derniers, 
offrent  de  nombreux  traits  de  ressemblance  avec  eux; 
même  physionomie,  même  nez  plutôt  assyrien  qu'épaté, 
mêmes  cheveux  longs.  Ils  sont  beaux  et  bien  faits,  avec 
un  visage  régulier;  comme  dernier  trait ,  ils  sont  anthro- 
pophages les  uns  et  les  autres.  Ajoutons  que  les  Mon- 
bouttous ont  le  teint  très  clair;  on  en  rencontre  parmi 
eux  dont  les  cheveux  sont  blonds. 

Les  Niams-Niams,  qui  occupent  la  même  région,  ont 
tout  à  fait  le  type  d'un  peuple  belliqueux  :  la  lance  d'une 
main,  le  bouclier  de  l'autre,  un  sabre  recourbé  à  la  cein- 
ture ,  les  reins  entourés  d'une  peau  de  bête ,  la  poitrine 
et  le  front  ornés  de  trophées  de  bataille  et  de  chasse ,  la 
'chevelure  d'une  longueur  exceptionnelle  flottant  sur  l'é- 
paule, les  yeux  étincelants  sous  d'épais  sourcils.  Dans 
le  bassin  de  la  rivière  des  Gazelles ,  hommes  et  femmes 


46  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

ont  la  coutume  d'arracher  les  incisives  de  la  mâchoire 
supérieure.  Les  Niams-Niams  liment  ces  mêmes  dents  en 
pointes. 

Les  Chillouks,  les  Nouers  et  les  Dinkas,  qui  figurent 
parmi  les  peuples  les  plus  importants  du  haut  Nil,  vivent 
au  milieu  de  marais,  et  leur  silhouette  rappelle  celle 
des  échassiers  qui  y  cohabitent  avec  eux.  Ils  ont  ce  que 
Livingstone  appelle  «  le  pied  d'alouette  »,  c'est-à-dire  la 
talon  démesurément  allongé  et  la  plante  du  pied  très 
large.  Avec  cela,  la  jambe  longue  et  sèche,  le  cou  long. 
Ils  se  tiennent  debout  sur  une  jambe  pendant  de  longs 
moments,  comme  les  hérons.  Ils  sont  très  noirs  et  vont 
entièrement  nus. 

Les  Baris ,  établis  dans  la  même  région ,  sont  d'une 
haute  et  belle  stature.  Ils  ont  le  nez  un  peu  large,  à  la 
vérité,  mais  non  pas  écrasé;  leur  bouche  rappelle  celle 
des  sculptures  égyptiennes.  Le  front  est  large  et  arrondi, 
l'œil  expressif  et  franc. 
Il  nous  reste  à  dire  quelques  mots  des  nains  africains. 
Les  Akkas  forment  une  race  noire ,  qui  a  été  décou- 
verte par  Schweinfurth ,  dans  le  pays  des  Monbouttous  ; 
leur  taille  ne  dépasse  pas  un  mètre  et  demi ,  mais  ils 
n'ont  rien  de  la  difformité  ordinaire  des  nains;  au  con- 
traire, ils  se  montrent  d'une  agilité  extraordinaire,  tur- 
bulents et  braves.  Leur  couleur  n'est  pas  celle  des  Nè- 
gres; ils  sont  plutôt  bruns  que  noirs;  leur  face  est  très 
prognate  ;  la  tête  est  ronde ,  ils  ont  le  nez  enfoncé  et  les 
narines  très  larges.  D'autres  détails,  tels  que  l'allonge- 
ment des  bras,  l'écartement  des  jambes,  la  grosseur  et 
le  ballonnement  du  ventre,  mais  surtout  la  courbure  de 
l'épine  dorsale  en  forme  de  G,  paraissent  rapprocher  les 
Akkas  des  singes  anthropomorphes. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  47 

Au  temps  où  Schweinfurth  a  visité  le  roi  Mounza ,  ce 
despote  africain  entretenait  des  régiments  de  ces  pyg- 
mées  ;  il  gardait  aussi  à  sa  cour  quelques-uns  de  ces  pe- 
tits hommes  pour  sa  distraction. 

Les  Akkas  ne  forment  pas  la  seule  population  naine 
de  l'Afrique  :  leur  taille  est  exactement  celle  des  Obon- 


Fig.  14.  —  Bushinan  (piolil). 


gos.  Il  y  a  encore  d'autres  races  africaines  très  petites. 
Les  Massarouas  du  désert  de  Kalahari ,  auxquels  les  An- 
glais ont  donné  le  nom  de  Bushmen  (hommes  des  buis- 
sons) et  que  l'on  appelle  aussi  Boschimans,  ont  une 
taille  au-dessous  d'un  mètre  et  demi.  Ils  sont  d'un  noir 
foncé,  avec  de  petits  yeux  brillants,  et  leurs  cheveux 
clairsemés  sont  rasés  à  la  hauteur  des  oreilles ,  ne  lais- 
sant sur  la  tête  qu'un  rond  assez  semblable  à  une  calotte. 


4S  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Tout  ce  monde  sauvage  est  peu  ou  point  vêtu ,  à  quel- 
ques exceptions  près  que  nous  indiquerons. 

Dans  la  plupart  des  tribus  du  haut  Nil ,  les  hommes 
vont  entièrement  nus  ;  les  femmes  s'attachent  à  la  cein- 
ture une  étroite  lanière  de  peau ,  quelques  minces  pende- 
loques d'écorce  ou  de  verroterie.  Hommes  et  femmes  sont 
d'une  saleté  repoussante;  les  couches  de  beurre  ou  de 
graisse  dont  ils  s'enduisent  le  corps,  la  cendre  et  la  fiente 
de  vache  dans  lesquelles  ils  se  roulent  pour  se  garantir 
de  la  piqûre  des  insectes,  leur  donnent  un  aspect  peu 
avenant  et  une  odeur  qui  fait  reculer.  Cette  nudité  et  ces 
précautions  contre  les  moustiques  se  rencontrent  chez 
nombre  d'autres  peuples  africains. 

Parfois,  cette  complète  nudité  est  dissimulée  soit  par 
une  peau  de  chèvre,  soit,  comme  dans  le  pays  des  Madis, 
par  une  sorte  de  queue  en  crin  végétal  attachée  aux  reins, 
comme  chez  les  femmes  Latoukas ,  qui  portent  par  de- 
vant un  large  pan  de  cuir  tanné ,  soit  par  une  bande  d'é- 
toffe, passée  dans  la  ceinture,  et  dont  les  bouts  retombent 
par  devant  et  par  derrière,  comme  chez  les  Bongos,  dont 
les  femmes  se  contentent  pour  tout  costume  d'une  bran- 
che souple  et  garnie  de  ses  feuilles  ou  d'un  bouquet 
d'herbe  attaché  à  la  ceinture. 

Dans  certains  endroits,  où  tout  le  monde  va  nu,  les 
filles  seules  adoptent  une  pièce  de  vêtement,  ne  serait-ce 
qu'un  pagne,  tissu  de  fils  d'écorce  et  large  comme  la 
main.  D'autres  fois,  lorsque  ce  monde  noir  fait  choix  d'un 
vêtement,  d'un  ornement  quelconque,  les  jeunes  filles, 
seules,  n'ont  pas  le  droit  de  suivre  l'usage  commun. 

Certaines  populations ,  vivant  dans  une  nudité  presque 
complète,  prennent  un  soin  extraordinaire  de  leur  cheve- 
lure :  ils  la  dressent  en  coiffures,  qui  ne  manquent  ni  de- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


49 


légance  ni  d'originalité.  Ces  sortes  de  soins  se  rencon- 
trent chez  les  Liras,  qui  se  singularisent  entre  tous  par 
de  véritables  perruques  à  marteau  et  à  queue,  laborieu- 
sement édifiées  avec  leur  chevelure  naturelle ,  à  laide 
d'un  mélange  d'argile  ou  de  terre  de  pipe  ;  ce  qui  a  ins- 
piré à  sir  Samuel  Baker  une  boutade  humoristique  :  «  Je 


Fig.  15.  —  Bt/shman  (face). 

ne  pense  pas,  »  a-t-il  dit  dans  un  de  ses  livres,  «  qu«  le 
lord  chancelier  d'Angleterre  ou  aucun  des  membres  du 
barreau  anglais  ait  jamais  pénétré  dans  l'intérieur  de 
l'Afrique;  il  est  donc  difficile  d'expliquer  l'origine  et  la 
coupe  africaine  de  leurs  perruques;  mais  je  puis  assurer 
qu'un  avocat  passé  au  cirage  et  portant  pour  tout  vête- 
ment sa  perruque  officielle  donnerait  une  idée  parfaite 
d'un  membre  de  la  tribu  des  Liras.  » 


£0  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Chez  les  Latoukas,  la  coiffure  affecte  la  forme  d'un 
casque  chargé  de  plaques  de  cuivre  poli ,  orné  de  rangs 
de  verroterie  ou  de  cauris  (1);  ce  casque  a  l'avantage, 
ou,  si  l'on  veut,  l'inconvénient  d'être  fixé  à  demeure  sur 
la  tête. 

La  coiffure  des  naturels  de  FObo ,  quoique  différant  de 
celle  des  Latoukas ,  est  bizarre  et  demande  un  laps  de 
plusieurs  années  pour  être  achevée  ! 

Dans  le  pays  des  Manyémas ,  dont  les  habitants,  nous 
l'avons  dit ,  sont  d'une  très  belle  race ,  les  coiffures  des 
femmes  frappèrent  Cameron  par  leur  étrangeté  :  elles  lui 
rappelaient  un  chapeau  des  anciennes  modes  porté  par 
les  dames  anglaises,  mais  dont  on  aurait  enlevé  le  fond, 
avec  les  cheveux  pendant  en  longues  boucles  sur  le  cou. 
T-.es  hommes  enduisent  d'argile  leurs  cheveux  et  les  main- 
tiennent aussi  en  forme  de  cornes  ,  ou  nattés  de  manière 
à  avoir  l'air  de  porter  des  casques. 

Le  costume  des  Cafres  consiste  pour  les  hommes  en 
une  ceinture,  faite  de  la  peau  de  quelque  animal  sau- 
vage; pour  les  femmes,  en  un  simple  cordon  de  grains 
de  verre,  passé  autour  des  hanches. 

Les  Zoulous  ne  se  surchargent  pas  de  vêtements  :  une 
écharpe  tombant  des  hanches  aux  genoux  suffit  aux 
hommes  comme  aux  femmes;  les  jeunes  filles  seules 
s'enveloppent  d'une  longue  chemise  d'indienne.  Les 
guerriers  s'entourent  la  tête  d'une  peau  de  léopard ,  ou 
piquent  dans  leur  coiffure  quelques  plumes  d'autruche , 
blanches  ou  noires. 

Les  Bushmen  du  désert  de  Kalahari  se  couvrent  à 
peine  de  quelques  peaux ,  larges  comme  la  main  ;  il  suf- 

(1)  Sorte  de  coquilles  servant  aussi  de  monnaie. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  51 

fit  aux  femmes  qu'elles  aient  des  colliers  de  verroterie 
pour  elles  et  leurs  enfants. 

Les  Nègres  de  la  Louêna,  qui  habitent  un  pays  arrosé 
par  le  Zambèze  (nous  pourrions  dire  inondé),  portent  des 
peaux,  retenues  sur  les  reins  par  une  ceinture  et  pendant 
jusqu'aux  genoux;  chez  les  femmes,  cette  sorte  de  jupe 
descend  un  peu  plus  bas  par  derrière  et  atteint  le  mollet. 
Les  hommes  mettent  aussi  un  manteau  à  capuchon,  et  les 
femmes,  un  mantelet  de  fourrure.  Les  peaux  sont  par- 
fois remplacées  par  des  étoffes  européennes  et  des  cou- 
vertures, que  le  commerce  porte  jusque-là. 

Les  nobles  de  l'Ouganda  se  couvrent  des  peaux,  ta- 
chetées de  noir,  du  chat-pard  et  portent  une  dague  à  la 
ceinture;  les  plébéiens  ont  des  vêtements  d'écorce  ba- 
riolés et  des  manteaux  de  cuir  de  vache  ou  de  peaux 
d'antilope.  Les  étoffes  d'écorce  sont  d'une  extrême  finesse 
et  rappellent  nos  lainages  :  elles  sont  formées  des  fila- 
ments intérieurs  des  écorces  de  certaines  essences  d'ar- 
bres ,  qu'on  fait  macérer.  Les  parties  de  costume  faites 
de  peaux  d'antilope  jointes  ensemble  sont  d'un  travail  de 
couture  des  plus  habiles.  Les  officiers  du  roi  ceignent 
leur  tête  d'un  turban  ou  d'une  couronne  en  tiges  d'arbre 
tressées,  décorées  de  défenses  de  sanglier  polies  avec 
soin,  de  baguettes  à  talisman,  de  graines  colorées,  de 
verroteries  ou  de  coquilles. 

Le  vêtement  indispensable,  dans  la  Guinée  méridionale, 
est  le  pagne;  il  y  en  a  pour  les  riches  en  étoffes  d'Europe, 
de  couleur  et  de  grandeur  variées;  par-dessus  les  pagnes, 
on  porte  des  chemises,  aussi  longues  cme  possible.  Cette 
garde-robe  s'enrichit  parfois  de  vieux  habits  d'uniforme 
ou  bourgeois,  de  bonnets  de  coton  rouges  ou  blancs  et  de 
vieux  chapeaux. 


52  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Dans  l'Ounyoro,  les  hommes  et  les  femmes  sont  vêtus; 
les  femmes  portent  un  court  jupon,  une  chemise  mon- 
tante et  une  sorte  de  plaid,  le  tout,  en  un  tissu  fabriqué 
par  elles  avec  l'écorce  d'une  variété  de  figuier,  que  Ton 
multiplie  en  quantité  à  l'entour  des  maisons,  pour  cet 
usage.  Les  femmes  de  l'Ounyoro  préparent  aussi  des  peaux 
de  chèvre,  qui  rivaliseraient  avec  les  plus  belles  peaux 
de  chamois. 

Par  où  brille  la  race  noire,  c'est  dans  la  variété  et  la 
profusion  des  ornements.  Il  faut  dire  que  ces  ornements 
sont  souvent  tout  ce  qui  indique  une  intention  de  toi- 
lette. 

Nous  avons  parlé  de  certaines  coiffures,  laborieusement 
édifiées  et  conservées  indéfiniment.  Les  Zoulous,  lorsqu'ils 
se  marient,  se  font  poser  sur  le  sommet  de  la  tête  une 
sorte  de  gâteau,  fait  d'une  substance  gommeuse  et  que 
l'on  entretient  avec  soin. 

Les  Nègres  de  la  Louêna  piquent  dans  leurs  cheveux 
une  ou  plusieurs  petites  houppes  de  soies  d'éléphant  : 
chacune  d'elles  rappelle  la  mort  d'un  de  ces  animaux,  tué 
par  le  chasseur  qui  s'en  pare. 

Faut-il  ranger  parmi  les  ornements  du  visage  le  pélelé 
et  la  botoque  avec  lesquels  les  riverains  du  lac  Nyassa 
et  de  la  Rofouma  se  défigurent  à  plaisir?  Qu'on  en  juge. 
Le  pélelé  est  un  disque  qui  s'insère  dans  la  lèvre  supé- 
rieure, et  la  botoque,  un  cône  que  l'on  introduit  dans  la 
lèvre  inférieure.  La  bouche  d'une  dame  noire  parée  de 
ces  deux  ornements  ressemble  assez  à  un  bec  de  canard. 
Une  manière  analogue  de  s'embellir  consiste,  pour  les 
petites-maîtresses  du  pays  des  Madis,  à  charger  la  lèvre 
inférieure,  préalablement  percée,  d'un  appendice  conique 
en  bois,  en  os,  en  cuivre,   ou  simplement  en  roseau. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


53 


Ernest  Linant  a  vu  une  femme  portant  un  ornement  de 
ce  genre,  de  la  longueur  de  30  centimètres,  qui,  à  chaque 
mouvement  de  la  tète,  venait  lui  frapper  les  seins. 

Le  bonheur  des  femmes  Bongos  est  de  se  distinguer 
par  des  ornements  du  même  genre  que  le  mariage  leur 


Flg.  tb.  —  Femmes  Betjouanas  du  Kalaliari. 


donne  le  droit  de  porter.  Elles  se  percent  la  lèvre  infé- 
rieure et  y  font  pénétrer  des  chevilles  de  plus  en  plus 
grosses  :  de  cette  façon,  cette  lèvre  s'allonge  démesuré- 
ment, horriblement,  et  dépasse  l'autre,  qui  est  égale- 
ment trouée,  mais  ne  reçoit  qu'une  chevillette  de  cuivre, 
un  brin  de  paille,  parfois  un  anneau,  à  moins  qu'on  ne 
préfère  passer  cet  anneau  dans  la  cloison  du  nez.  Les 


M  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

oreilles  de  ces  beautés  sont  ourlées  d'anneaux  et  de  crois- 
sants de  métal;  la  conque  même  est  trouée,  et  jusqu'à 
une  demi-douzaine  de  petites  boucles  de  fer  sont  sus- 
pendues au  lobe. 

Chez  les  Mittous,  voisins  des  Bongos,  les  femmes  in- 
troduisent des  objets  dans  les  deux  lèvres,  comme  si 
elles  se  proposaient  de  donner  à  leur  bouche  la  forme  d'un 
large  bec.  Rien  d'affreux  comme  cette  rondelle  insérée 
dans  la  lèvre  supérieure  et  ce  cône  de  quartz  ou  de  corne, 
qui  pend  à  la  lèvre  inférieure.  La  femme  ainsi  parée 
doit,  lorsqu'elle  veut  boire,  relever  sa  lèvre  supérieure 
avec  ses  doigts  et  se  verser  le  breuvage  dans  le  gosier. 
Quel  supplice...  si  ce  n'était  le  comble  de  l'élégance! 

Autre  supplice  :  le  carcan  perpétuel!  Dans  le  pays  des 
Madis,  les  hommes  portent  de  hauts  colliers  de  fer, 
composés  d'anneaux  superposés,  d'autant  plus  nombreux 
que  leur  possesseur  a  été  plus  heureux  à  la  guerre;  cer- 
tains guerriers  comptent  une  douzaine  de  ces  anneaux  ; 
mais  alors  ils  ne  peuvent  que  difficilement  remuer  le 
cou. 

De  lourds  colliers  de  fer,  encerclant  étroitement  le  cou 
et  rivés  par  le  marteau  du  forgeron,  sont  portés  avec 
grâce  par  les  femmes  des  Niams-Niams. 

A  propos  des  Niams-Niams,  disons  que  la  queue  qu'ils 
portent,  —  et  qui  longtemps  a  fait  le  sujet  de  savantes 
dissertations,  —  n'est  autre  chose  qu'un  ornement  un 
peu  égaré.  Cet  appendice  en  cuir,  assez  curieusement 
ouvragé,  retenu  devant  par  la  ceinture,  passe  entre  les 
jambes  et  s'épanouit  par  derrière  en  éventail. 

Dans  plus  d'une  partie  de  l'Afrique,  hommes  et  femmes 
se  tatouent  affreusement.  Mais  chez  les  Zoulous  les  ta- 
touages qui  s'étalent  sur  la  poitrine  des  guerriers  sont 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


55 


des  distinctions  enviées  et  parcimonieusement  octroyées 
par  les  chefs. 

En  fait  de  colliers,  tandis  que  les  femmes  d'une  ré- 
gion ou  d'une  autre  se  chargent  la  poitrine  de  colliers 


Fig.  17.  —  Coiffures  des  tribus  voisines  du  Tanganyikà. 

de  verroteries,  de  coquilles,  de  grains  de  corail,  de 
perles  de  terre,  et  même  de  simples  morceaux  de  quartz, 
les  hommes  suspendent  à  leur  cou  des  chapelets  formés 
de  petits  morceaux  de  bois  travaillés,  alternant  avec 
des  racines,  des  serres  d'oiseaux  de  proie,  des  dents  de 
chien,  de  crocodile  et  de  chacal,  de  petites  écailles  de 
tortue ,  et  d'une  infinité  d'objets  analogues.  Le  officiers 


56  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

du  roi  d'Ouganda  portent  à  leur  cou,  autour  des  bras 
et  aux  chevilles  des  pieds,  soit  des  ouvrages  de  bois. 
—  sortes  d'amulettes,  —  soit  de  petites  cornes  garnies 
d'une  poudre  magique. 

D'autres  anneaux  de  pied  sont  en  cuivre,  en  fer  et 
quelquefois  en  argent.  Dans  la  Guinée  méridionale,  on 
porte  de  ces  anneaux  en  cuivre  qui  pèsent  jusqu'à  2  et 
3  kilogrammes. 

Quant  aux  bracelets ,  il  y  en  a  d'énormes  en  ivoire , 
comme  ceux  que  mettent  au-dessus  du  coude  les  Diours 
et  les  Dinkas;  il  y  a  des  anneaux  de  fer  pour  l'avant- 
bras,  des  tresses  de  ficelle,  des  bracelets  en  os,  etc. 

Parfois,  les  pagnes  coloriés  des  femmes  se  distinguen  t 
par  un  luxe  de  coquilles,  de  verroterie  et  d'ornements 
de  fer  disposés  avec  assez  de  goût. 

On  connaîtrait  mal  tout  sauvage  si  on  ne  le  voyait  pas 
dans  son  attirail  guerrier.  En  Afrique,  il  y  a  une  assez 
grande  variété  d'armes,  depuis  la  sagaie  du  Zoulou  jus- 
qu'aux canons.,  —  sans  munitions ,  —  du  roi  de  Dahomey. 

Les  Latoukas  ont  pour  armes  la  lance,  une  massue, 
un  coutelas  et  un  vilain  bracelet  de  fer  hérissé  de  lames 
de  couteau.  Ce  bracelet  sert  à  se  défendre  alors  qu'on 
a  perdu  ses  autres  armes,  et  aussi  à  déchirer  son  ad- 
versaire dans  une  lutte  corps  à  corps.  Les  boucliers 
(d'une  trop  grande  dimension)  sont  en  peau  de  buffle 
ou  en  peau  de  girafe,  celle-ci  plus  estimée  que  l'autre 
pour  cet  usage,  comme  étant  plus  légère. 

Dans  l'Ounyamouési,  les  hommes  sont  armés  soit 
d'arcs  et  de  flèches,  soit  d'excellents  fusils  de  muni- 
tion, à  pierre,  provenant  de  l'armée  anglaise  des  Indes 
et  qu'on  vend  à  Bagamoyo  de  17  à  21  francs. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  57 

Les  Baris  ont  des  sabres  et  des  poignards. 

Dans  la  région  du  haut  Nil  qu'ils  habitent,  les  Noirs 
sarment  aussi  de  lances,  au  fer  très  allongé  ou  ovale; 
ils  ont  des  sagaies  de  différentes  sortes  :  l'une ,  dont  le 
fer  en  forme  de  spatule  est  emmanché  au  bout  d'un  bâ- 
ton, se  lance  au  loin;  l'autre,  de  forme  bizarre,  en  fer 
mince  et  aplati,  présente  plusieurs  lames  divergentes  et 
tranchantes  de  tous  côtés;  celle-ci,  garnie  d'une  courte 
poignée,  se  lance  également  à  distance;  des  haches  em- 
manchées sur  des  espèces  de  fourches,  dont  la  forme 
varie  suivant  les  tribus;  des  arcs,  des  flèches  aux  dards- 
acérés  et  trempés  dans  un  poison  subtil  qui  est  le  suc  lai- 
teux d'une  euphorbe.  Leurs  flèches  à  pointes  de  fer  sont 
seules  empoisonnées,  d'autres  à  pointes  d'ébène  servent 
à  la  chasse.  Les  boucliers  sont  de  formes  et  de  maté- 
riaux variés  :  en  peau  de  girafe  ou  d'hippopotame, 
ou  même  en  carapace  de  tortue  et  en  peau  de  croco- 
dile. Les  masses  d'armes  sont  en  ébène  et  autres  bois 
durs. 

Ajoutons ,  pour  compléter  cette  énumération ,  les  bâ- 
tons de  chasseur  que  les  Nègres  pasteurs  lancent  sur  le 
menu  gibier. 

Les  Makololos  de  la  Cafrerie  intérieure  ont  pour 
armes  des  lances  très  légères,  qu'ils  jettent  comme  une 
javeline.  Ils  sont  capables  d'atteindre  leur  but  à  une 
distance  de  quarante  et  même  de  cinquante  pas.  La  ja- 
veline, lancée  en  l'air,  retombe  ensuite  de  tout  son  poids 
sur  l'ennemi  contre  qui  elle  est  dirigée. 

L'arme  favorite  des  Zoulous  est  aussi  la  javeline,  ou 
plutôt  la  sagaie.  Ils  portent  toujours  avec  eux  cinq  ou 
six  de  ces  dards,  au  maniement  desquels  ils  sont  exercés 
dès  l'enfance.  Bien  qu'ils  possèdent  des  fusils  et  qu'ils 


58  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

sachent  s'en  servir,  ils  abordent  l'ennemi  avec  leurs  sa- 
gaies :  ils  en  ont  de  longues  qu'ils  lancent  avec  adresse, 
3t  de  courtes  dont  ils  tirent  un  grand  parti  dans  la  lutte 
corps  à  corps.  Ils  n'ont  pas  renoncé  non  plus  au  knobiri 
en  bois  de  laurier,  employé  comme  massue  à  la  guerre 
et  à  la  chasse. 

Les  armes  du  guerrier  de  l'Ougogo  (entre  le  lac  Tan- 
ganyika  et  l'océan  Indien)  sont  faites  avec  beaucoup 
d'art  :  elles  se  composent  d'un  arc,  de  flèches  barbelées, 
d'une  couple  de  sagaies,  d'une  lance  dont  le  fer  res- 
semble à  la  lame  d'un  sabre,  d'une  hache  d'armes  et 
d'une  petite  massue. 

«  Doit-on  se  battre,  »  dit  M.  Stanley,  «  le  messager 
du  chef  court  d'un  village  à  l'autre,  en  soufflant  le  bruit 
de  guerre  dans  sa  corne  de  bœuf.  A  cet  appel,  le  Mgogo 
jette  sa  houe  sur  son  épaule,  revient  à  la  maison,  et 
ressort  l'instant  d'après  en  costume  de  combat  :  des 
plumes  d'autruche,  d'aigle  ou  de  vautour  se  balancent  sur 
sa  tête;  un  long  manteau  rouge  flotte  derrière  lui.  A 
son  bras  gauche  est  un  bouclier  de  peau  d'éléphant, 
de  rhinocéros  ou  de  buffle,  orné  de  dessins  blancs  et 
noirs;  il  tient  sa  lance  d'une  main,  de  l'autre  ses  jave- 
lines. Son  corps  est  peint  de  la  couleur  de  guerre;  il  a 
des  clochettes  aux  genoux  et  aux  chevilles;  aux  poi- 
gnets, de  nombreux  anneaux  d'ivoire,  qu'il  entrechoque 
pour  annoncer  sa  présence.  Il  a  quitté  à  la  fois  la  houe 
et  l'allure  du  cultivateur;  c'est  maintenant  un  guerrier 
plein  de  fierté  et  d'enthousiame,  bondissant  comme  un 
tigre  et  flairant  le  champ  de  bataille.  » 

Sur  le  littoral  de  la  Guinée  méridionale,  l'armement 
se  compose  du  fusil  à  pierre  et  de  sabres  importés 
d'Europe.  L'arc  et  les   flèches   ne   se  retrouvent   plus 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


59 


qu'assez  avant  dans  l'intérieur,  et  de  même  les  boucliers 
et  les  sagaies.  Les  Noirs  ont  encore  un  fort  bâton  qua- 
drangulaire   en  bois  très  dur,   faisant  office  de  casse- 


Fig.  18.  —  Armes,  outils,  ustensiles,  ornements  des  Nègres. 


tête.  Il  y  a  aussi  des  espèces  de  petits  yatagans  de 
formes  très  variées,  produit  de  l'industrie  du  Mayumbo  : 
les  Nègres  de  cette  partie  de  la  Guinée  ne  fondent  pas 
le  fer,  ils  l'achètent  dans  les  comptoirs  des  Européens 


60  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

établis  sur  le  littoral  et  le  transforment  en  instruments 
et  en  armes  par  le  travail  de  la  forge. 

Le  major  Serpa  Pinto  a  trouvé  les  Louenas  du  Zam- 
bèse  en  possession  de  quantité  de  fusils  à  percussion, 
fabriqués  en  Angleterre  et  apportés  par  les  commerçants 
du  Sud.  Les  indigènes  avaient  aussi  des  mousquets  à 
pierre  de  fabrication  belge,  vendus  par  les  Portugais 
de  Benguela.  Le  même  voyageur  a  vu  aussi  quelques 
carabines  rayées.  Ces  armes  européennes  font  un  peu 
abandonner  les  armes  du  pays  :  les  sagaies  barbelées, 
les  massues  et  les  petites  hachettes.  Comme  arme  défen- 
sive en  harmonie  avec  ces  dernières  se  trouve  le  grand 
bouclier  ovale,  fait  en  bois  et  recouvert  de  peaux  de  bœuf. 

Les  Dahomeyens,  s'ils  n'ont  pas  de  projectiles  pour 
leurs  canons,  sont  équipés  de  fusils,  de  flèches,  de  sa- 
gaies et  de  sabres.  Ils  se  servent  maladroitement  du 
fusil  :  ils  tirent  sans  épauler.  En  revanche,  ils  manient 
très  bien  leurs  longues  sagaies.  N'oublions  pas  les  ama- 
zones du  roi  de  Dahomey,  habiles  à  lancer  les  flèches 
et  à  manier  le  lacet  :  elles  emploient  le  lacet  pour 
faire  des  prisonniers. 

Les  armes  des  Damaras  sont  la  sagaie,  le  kierie, 
massue  que  les  indigènes  savent  lancer  au  loin  avec 
une  dextérité  surprenante  contre  les  quadrupèdes  et  les 
oiseaux;. enfin,  l'arc  et  les  flèches,  et  quelques  fusils  dont 
ils  ne  savent  pas  encore  se  servir. 

Les  habitants  du  Manyéma  sont  armés  de  lourdes  pi- 
ques et  de  boucliers;  ils  ne  connaissent  ni  les  arcs  ni  les 
flèches. 

Sir  Samuel  Baker  a  porté  sur  les  Noirs  de  l'Afrique  deux 
jugements  contradictoires,  qu'il  est  utile  de  rapprocher. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


61 


Voici  le  premier  :  «  Je  voudrais  que  les  négrophiles 
d'Angleterre  pussent  voir,  comme  moi,  le  cœur  même 
de  l'Afrique;  leur  sympathie  pour  les  Noirs  en  serait 
fort  diminuée.  La  nature  humaine,  vue 
dans  son  état  de  crudité  tel  que  nous  le 
montrent  les  sauvages  de  l'Afrique,  est 
au  niveau  de  la  brute  et  ne  soutiendrait 
pas  la  comparaison  avec  le  noble  ca- 
ractère du  chien.  On  ne  trouve  chez  eux 
ni  gratitude,  ni  pitié,  ni  affection,  ni 
désintéressement;  aucune  idée  du  de- 
voir, point  de  religion ,  mais  seulement 
la  cupidité,  l'ingratitude,  l'égoïsme  et 
la  cruauté.  Ils  sont  tous  voleurs,  pares- 
seux, envieux  et  prêts  à  piller  et  à  faire 
esclaves  leurs  voisins.  » 

Peu  de  jours  après,  le  voyageur  écri- 
vait : 

«  Le  Nègre  est  une  curieuse  anoma- 
lie. Chez  lui ,  les  côtés  bons  et  les  côtés 
mauvais  de  l'humanité  percent  spon- 
tanément, comme  les  fleurs  et  les  épines 
sur  les  buissons  de  ses  solitudes.  Créa- 
ture toute  d'impulsion,  rarement  in- 
fluencée par  la  réflexion,  le  Noir  nous 
pétrifie  par  sa  complète  stupidité,  et 
soudain  nous  confond  par  des  marques 
inattendues  de  sympathie...  Dans  sa 
sauvage  patrie,  l'Africain  est  méchant,  mais  non  pas 
autant  que  le  seraient,  je  crois,  les  blancs  dans  des  cir- 
constances analogues.  Il  est  dominé  par  les  passions 
mauvaises  qui  sont  inhérentes  à   la  nature  humaine; 


Fig.  19.  —  Petit  fu- 
sil des  Sarracolas 
(haut  Sénégal). 


52  AU  PAYS  DES  NEGRES.. 

mais  chez  lui,  le  vice  n'est  pas  exagéré  comme  cela  se 
voit  chez  les  nations  civilisées.  » 

Le  second  jugement  adoucit  quelque  peu  la  sévérité 
du  premier;  malheureusement,  les  appréciations  rigou- 
reuses de  sir  Samuel  Baker  fortifient  l'impression  peu 
favorable  que  fait  naître  la  lecture  des  relations  des 
explorateurs  contemporains. 

Stanley  a  décrit  ses  impressions  à  la  vue  d'un  rassem- 
blement de  sauvages,  trépignant  d'impatience  de  se  ruer 
sur  lui  et  son  escorte.  Des  roulements  de  tambour  les 
appelaient  au  combat.  Ils  brandissaient  leurs  lances, 
bandaient  leurs  arcs  en  jetant  sur  le  voyageur  et  les  siens 
des  regards  furieux;  une  animation  cruelle  était  peinte 
sur  leurs  visages  ;  de  leurs  armes  ils  frappaient  le  sol  ; 
la  bouche  écumante,  grinçant  des  dents,  fouettant  l'air 
avec  leurs  lances,  ils  piétinaient  de  rage  d'être  obligés 
de  différer  d'en  venir  aux  mains. 

Un  Italien,  M.  Bolognesi,  raconte  ce  qu'il  a  vu  dans 
des  villages  du  haut  Nil.  Des  ossements  entassés  sous  un 
arbre  témoignaient  d'une  exécrable  coutume  :  à  la  suite 
de  chaque  engagement  avec  leurs  ennemis,  les  vain- 
queurs s'emparaient  des  cadavres  du  parti  vaincu  et  les 
promenaient  dans  les  campagnes.  Après  plusieurs  jours 
d'orgies,  les  triomphateurs  attachaient  à  des  arbres  ces 
cadavres  et  les  y  laissaient  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  ré- 
duits à  l'état  de  squelettes.  C'est  alors  qu'on  apportait 
les  ossements  sous  l'arbre  des  trophées  de  guerre.  M.  Bo- 
lognesi vit  sous  un  de  ces  arbres  une  telle  quantité  d'os- 
sements entassés  qu'ils  s'élevaient  jusqu'à  la  moitié  de 
la  hauteur  du  tronc. 

S'agit-il  des  Nubiens?  le  vol  est  en  aussi  grand  hon- 
neur chez  eux  que  jadis  à  Sparte  ou  dans  l'Italie  avant 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  63 

les  Romains.  Des  Cafres?  Ils  sont  menteurs,  paresseux, 
voleurs,  et  voleurs  pleins  de  ruse,  voraces  jusqu'à  la 
gloutonnerie.  Ajoutez  qu'il  n'y  a  chez  eux  aucune  pu- 
deur naturelle. 

Parle-t-on  des  Pahouins  des  deux  Guinées?  Ils  sont 
voleurs,  menteurs,  querelleurs,  avides,  rusés,  toujours 
en  guerre  entre  eux.  Des  Ouadaïens,  visités  par  le  doc- 
teur Nachtigal?  Ils  sont,  il  est  vrai,  très  courageux,  mais 
aussi  très  orgueilleux,  très  entêtés,  barbares,  hostiles 
à  tout  ce  qui  vient  du  dehors,  hommes  et  choses.  Ainsi 
des  autres  ! 

Cependant,  pour  être  juste,  il  faut  dire  qu'il  y  a  quel- 
ques exceptions  agréables  à  constater.  Ainsi,  pour  ne 
parler  que  d'eux,  les  Zoulous  sont  gais,  hospitaliers, 
expansifs  (au  point  d'accompagner  leurs  paroles  d'une 
mimique  très  expressive).  Leur  énergie  et  leur  moralité 
leur  assurent  une  supériorité  sur  tous  leurs  voisins  ;  ils 
ont  la  prétention  fondée  de  fournir  les  plus  braves  guer- 
riers de  l'Afrique  australe;  enfin,  ils  savent  observer  la 
discipline. 

Au  nord  du  continent  africain,  l'islamisme  étend  sa 
diffusion.  Il  domine  dans  certaines  régions.  Il  y  a  des 
populations  entières  qui  sont  musulmanes  :  les  Ouolofs 
du  Sénégal,  les  Peuls  et  les  Toucouleurs;  à  l'orient,  les 
Somalis,  cruels  et  fourbes,  ont  été  récemment  fanatisés 
par  une  confrérie  religieuse  musulmane,  au  point  que 
l'accès  de  leur  territoire  n'est  plus  permis  qu'à  des  forces 
supérieures. 

En  dehors  de  l'islamisme,  certains  peuples  africains 
croient  en  un  dieu;  les  autres,  et  c'est  le  plus  grand 
nombre,  n'ont  pas  la  plus  légère  notion  d'un  être  su- 
prême. Us  sont  adonnés  à  des  pratiques  superstitieuses; 


G4  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

ils  attribuent  volontiers  un  pouvoir  occulte  aux  chefs 
qui  les  régissent  aussi  bien  qu'à  des  êtres  invisibles, 
qui  disposent,  suivant  leur  caprice,  du  sort  des  hommes. 

Les  Pahouins  admettent  l'existence  d'un  dieu  créateur 
du  monde,  qu'ils  appellent  Agnama.  Ils  ont  aussi  une 
idée  vague  d'une  vie  future.  Point  de  culte.  Ils  n'at- 
tendent de  Dieu  ni  bien  ni  mal.  Les  malheurs  qui  leur 
arrivent,  tels  que  la  maladie,  la  mort,  ils  les  attribuent 
aux  maléfices,  aux  sortilèges  de  leurs  ennemis.  Chez 
eux  le  féticheur,  ngan,  est  aussi  le  médecin.  Il  sait  se 
faire  payer,  et  c'est  un  proverbe  dans  le  pays  que  nul 
médecin  ne  va  à  sa  besogne  sans  un  sac  vide. 

Les  Nouers,  de  la  région  du  haut  Nil,  ont  un  dieu  qu'ils 
appellent  Nav.  Le  prêtre  qui  est  son  représentant,  ou 
plutôt  sa  représentation  vivante,  est  une  sorte  de  Grand 
Lama,  comme  au  Thibet,  pour  lequel  on  professe  une 
vénération  voisine  du  culte.  Il  est  immortel  et  exempt 
des  servitudes  inhérentes  à  la  nature  humaine.  Donc 
jamais  ses  fervents  n'entendent  parler  de  sa  mort,  et  un 
des  prêtres  de  son  entourage  est  toujours  là  pour  se  subs- 
tituer à  lui  et  prolonger  son  existence.  La  supercherie 
se  renouvelle  indéfiniment. 

Les  Nègres  de  la  Guinée  méridionale  reconnaissent  un 
être  supérieur,  une  puissance  occulte  :  le  Zambi.  Mais 
ils  sont  surtout  entichés  de  leurs  génies  bienfaisants  ou 
malfaisants,  qui  prennent  à  leur  gré  toutes  sortes  de 
formes  :  tantôt  arbres,  rochers  ou  cailloux  et  griffes  de 
tigres,  voire  bouchons  de  carafe.  Il  y  a  chez  eux  des 
fétiches  portatifs  ;  il  y  en  a  d'autres  ayant  la  forme  d'une 
statue;  un  coin  des  huttes  est  réservé  à  ces  fétiches  comme 
des  dieux  lares.  Il  y  a  enfin  des  fétiches  d'importance, 
logés  dans  une  case  qui  est  un  diminutif  de  temple  et 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  65 

confiés  à  la  garde  de  sortes  de  prêtres.  Ces  fétiches-là 
passent  pour  savoir  découvrir  les  coupables,  décider  de 


Fig-  20.  —  Caire  amakose. 

la  victoire  et  disposer  même  de  la  pluie;  et  cependant  il 
ne  leur  est  rendu  aucun  culte. 

Les  fétiches  africains  affectent,  du  reste,  toutes  sortes 
de  formes.  Outre  les  statues  grossièrement  ébauchées, 
il  y  a  encore  des  têtes  d'animaux,  des  morceaux  de  fer, 
des  boules  de  terre  ornées  de  plumes.  Chez  les  Achantis, 

9 


06  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

nombre  d'arbres  sont  fétiches,  par  exemple  tous  ceux  de 
Coumassie,  la  capitale. 

Dans  d'autres  parties  du  continent  noir,  on  possède 
des  figurines,  que  les  femmes  serrent  sur  la  poitrine 
pour  se  préserver  de  la  stérilité;  d'autres  sont  portées 
par  les  enfants  pour  les  faire  grandir;  certains  fétiches 
donnent  de  l'embonpoint  à  ceux  qui  les  gardent  sur  eux. 
On  a  des  figurines  blanchâtres,  —  représentant  les 
hommes  blancs,  —  implorées  pour  éviter  de  tomber 
entre  les  mains  des  trafiquants  égyptiens  ou  portugais  et 
se  préserver  de  l'esclavage;  quelques  figurines  se  sus- 
pendent au  bras  en  signe  de  deuil.  La  corne  du  rhinocé- 
ros se  place  à  l'entrée  des  cases  pour  les  garantir  du 
«  mauvais  œil  »  ;  les  cornes  d'antilope  jouissent  de  la 
même  autorité;  enfin  en  guise  de  «  porte-bonheur»,  en 
bien  des  lieux  on  attache  à  son  bras  des  gris-gris  en 
dents  d'hippopotame,  en  ivoire  et  autres  matières. 

Dans  les  pays  musulmans,  les  marabouts  font  un 
commerce  fructueux  de  gris-gris  ;  ils  vendent  aussi  des 
amulettes  pour  la  préservation  de  tous  les  dangers  :  ce 
sont  généralement  des  versets  du  Coran,  logés  dans  une 
épaisse  et  volumineuse  enveloppe  de  cuir. 

Les  indigènes  de  l'Afrique  équatoriale  n'ont  aucune 
idée  précise  de  la  divinité.  Mais,  comme  les  autres,  ils 
sont  extrêmement  superstitieux  ;  ils  croient  à  des  sorts 
défavorables  qu'on  peut  leur  jeter.  Ainsi  les  Houmas  du 
Karagoué  refusaient  de  vendre  du  lait  aux  voyageurs 
anglais,  sachant  que  ceux-ci  faisaient  usage  de  porc,  de 
poisson,  de  volaille  et  d'une  espèce  de  fève  appelée  ma- 
haragoué,  et  craignant,  par  suite,  pour  leurs  troupeaux, 
de's  influences  funestes. 

Les  populations,  quand  elles  échappent  à  la  tyrannie 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  67 

des  chefs  militaires,  tombent  sous  celle  de  grands  magi- 
ciens,  qui  exercent  une  réelle  autorité   dans  certaines 
provinces. 
Devins  et  sorcières  s'imposent  à  la  simplicité  du  com- 


Fig.  21.  —  Le  Temple  des  serpents,  à  Wydah  (Dahomey).. 

mun  de  leur  race.  Les  explorateurs  ont  trouvé  à  la  cour 
de  Kamrasi  des  sorcières,  figurant  dans  toutes  les  céré- 
monies, la  tête  couronnée  de  racines  entremêlées  de  lé- 
zards desséchés,  de  dents  de  crocodile,  de  griffes  de  lion, 
de  petites  carapaces  de  tortue.  Les  sorciers  de  tous 
pays  s'entourent    du  même  bric-à-brac.   Ces   sorcières 


68  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

noires,  —  et  laides,  on  peut  le  croire ,  —  confectionnent 
des  baguettes  charmées. 

Mtésa  avait  aussi  les  siennes,  rusées  commères  affec- 
tant de  parler  avec  des  intonations  aiguës.  Elles  cei- 
gnaient leurs  reins  de  tabliers  de  peaux  de  chèvre  très 
petits,  bordés  de  clochettes,  et  étaient  armées  de  petits 
boucliers  et  de  lances,  décorées  d'une  houpe  de  filasse. 

Les  premiers  explorateurs  européens,  avec  les  moyens 
dont  ils  disposent,  fusils,  revolvers,  montres,  boussoles, 
ont  été  pris  par  les  indigènes  pour  d'habiles  magiciens. 
Le  roi  Roumanika  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  de  prier 
Speke  d'user  de  sa  puissance  occulte  pour  tuer  son 
frère  Rogéro,  qui  était  pour  lui  un  compétiteur  embar- 
rassant. 

Le  même  voyageur  trouva  le  lac  Victoria  habité  par 
un  mgussa,  ou  esprit,  ayant  pour  interprète  un  sorcier 
respecté,  qui  avait  établi  son  domicile  dans  une  île  du 
lac.  C'est  là  qu'étaient  données  les  consultations,  au  mi- 
lieu d'un  appareil  rappelant  celui  des  sorcières  de  la 
cour;  mais  avec  cette  particularité,  que  le  sorcier  et  sa 
femme  prenaient  des  airs  cassés  de  vieillards,  toussant, 
parlant  en  tremblotant,  et  se  traînant  avec  peine. 

La  sorcelferie  est  le  plus  souvent  inséparable  de  la 
médecine.  Il  en  est  ainsi  chez  les  Cafres,  qui  ont  une 
connaissance  assez  étendue  de  la  propriété  des  plantes, 
bien  qu'ils  administrent  leurs  médicaments  à  si  forte 
dose,  qu'ils  tuent  souvent  leurs  malades  avec  ce  qui  au- 
rait pu  les  guérir.  Ils  accompagnent  leurs  prescriptions 
médicales  d'un  sacrifice  :  c'est  une  chèvre,  un  mouton, 
un  bœuf  qu'il  convient  d'immoler  aux  mânes  des  ancê- 
tres pour  se  les  rendre  favorables. 

Les  Nègres  de  la  Côte  d'Or  sont  aussi  adonnés  au  féti- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  69 

chisme.  Ils  croient,  néanmoins,  à  une  autre  vie.  Leurs 
superstitions  se  ressentent  du  contact  avec  les  populations 
musulmanes.  Ils  ont  une  croyance  légendaire,  qui  ne 
manque  pas  de  grâce  :  c'est  l'existence  d'un  enfant  divin, 
antérieure  à  la  création  du  monde.  Cet  être  surnaturel, 
dont  l'enfance  demeure  éternelle,  ne  boit  ni  ne  mange. 
Des  démons,  désignés  sous  le  nom  de  woodsi,  occupent 
aussi  une  place  importante  dans  leur  métaphysique.  Ils 
se  font  de  l'âme  humaine,  kra  ou  kla,  une  idée  assez 
originale.  Le  kla  existe  avant  le  corps  et  peut  être  trans- 
mis d'un  corps  à  l'autre;  il  est  en  quelque  sorte  distinct 
de  l'homme  charnel,  auquel  il  donne  des  avis  et  peut 
en  recevoir  des  hommages  et  des  offrandes.  Cela  ressem- 
ble à  un  démon  familier  ou  à  un  ange  gardien  et  pro- 
tecteur; mais  le  kla  constitue  une  dualité  mâle  et  femelle, 
une  association  des  deux  principes  du  mal  et  du  bien. 
Tout  cela  est  inofîensif  et  préférable-  de  beaucoup  aux 
pratiques  sanguinaires  de  cultes  barbares,  comme  dans  le 
Dahomey  et  chez  les  Achantis,  où  le  prêtre  est  un  bour- 
reau, et  le  sang  de  nombreuses  victimes,  l'holocauste. 
Nous  avons  parlé  de  la  cruauté  exceptionnelle  de  ces 
peuples  de  la  portion  occidentale  du  continent  africain; 
nous  n'y  reviendrons  pas,  car  c'est  un  sujet  trop  attris- 
tant. Qu'on  nous  permette,  toutefois,  de  mentionner  cette 
étrange  particularité  de  temples  consacrés  par  les  indi- 
gènes aux  serpents;  ces  reptiles  sont  honorés  par  eux. 
3  A  Wydah  (Dahomey),  il  existe  un  de  ces  temples,  où 
les  indigènes  apportent  avec  un  soin  infini  les  serpents 
qu'ils  rencontrent,  au  lieu  de  les  détruire.  On  les  compte 
par  milliers  dans  ce  sanctuaire  hospitalier. 
1  Le  docteur  Répin  a  vu  cet  asile  vénéré  des  serpents 
fétiches,  situé  non  loin  du  fort,  dans  un  lieu  un  peu 


70  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

isolé,  sous  un  groupe  d'arbres  magnifiques.  «  Ce  cu- 
rieux édifice,  »  dit-il,  «  consiste  simplement  en  une 
sorte  de  rotonde  de  10  à  12  mètres  de  diamètre  et  de  7 
à  8  de  hauteur.  Les  murs  en  terre  sèche,  comme  ceux 
des  cases  des  habitants,  sont  percés  de  deux  portes 
opposées,  par  lesquelles  entrent  et  sortent  librement  les 
divinités  du  lieu.  La  voûte  de  l'édifice,  formée  de  bran- 
ches d'arbres  entrelacées  qui  soutiennent  un  toit  d'herbes 
sèches,  est  constamment  tapissée  d'une  myriade  de  ser- 
pents... Tous  appartiennent,  comme  doit  bien  le  sup- 
poser le  lecteur,  à  des  espèces  inoffensives,  car  ils  sont 
dépourvus  des  crochets  canal icules  dont  la  présence  ca- 
ractérise les  serpents  venimeux.  Leur  taille  varie  de  1 
à  3  mètres.  » 

Devant  cette  absence  presque  complète  d'idées  reli- 
gieuses tant  soit  peu  avouables,  les  missionnaires  chré- 
tiens ont  vu  dans  l'Afrique  un  immense  champ  de  labeur. 
C'est  peut-être,  de  leur  part,  une  généreuse  illusion; 
dans  tous  les  cas,  la  tâche  est  ingrate. 

Il  y  a  des  pays,  —  comme  le  pays  des  Matabélis,  dans 
l'Afrique  australe,  —  où  les  missionnaires  anglais,  établis 
depuis  nombre  d'années,  n'ont  pas  fait  une  seule  conver- 
sion durable,  et  voici  pourquoi.  Lorsqu'à  la  mort  d'un 
chef  converti,  son  successeur  se  montre  rebelle  à  la  re- 
ligion nouvelle,  tous  les  catéchisés  de  ses  États  dispa- 
raissent comme  par  enchantement;  c'est  à  qui  se  com- 
promettra le  moins  ;  le  christianisme  ne  fera  jamais  de 
martyrs  parmi  les  peuples  de  la  race  noire. 

A  la  tête  des  missions  catholiques  nommons  la  mission 
française  fondée  par  les  Jésuites  à  Bagamoyo,  qui  est  un 
petit  port,  situé  sur  l'océan  Indien,  en  face  de  Zanzibar. 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  73 

Cet  établissement  ressemble  à  un  village.  Il  y  a  là,  dans 
seize  corps  de  logis  séparés,  10  religieux,  10  religieuses 
et  200  élèves,  garçons  et  filles.  La  mission  de  Bagamoyo 
a  été  d'un  grand  secours  pour  tous  les  explorateurs  qui 
ont  tenté  de  pénétrer  dans  l'Afrique  par  le  Zanguebar. 

Des  missionnaires  catholiques  sont  allés  aussi  s'éta- 
blir dans  l'Ouganda,  en  1879.  Le  roi  Mtésa  leur  fit  un  bon 
accueil  ;  il  leur  donna  une  propriété  de  l'étendue  d'un 
hectare,  toute  plantée  de  bananiers';  il  leur  fournit  même 
des  ouvriers  pour  y.  construire  leur  modeste  résidence 
de  roseaux. 

Les  Anglais  étendent  leurs  anciennes  missions  de  l'A- 
frique australe  à  toute  l'Afrique  équatoriale.  Ces  nouvelles 
missions  protestantes,  soutenues  par  de  puissants  capi- 
taux, ont  dans  leur  personnel  des  officiers  de  marine  et 
des  matelots,  des  médecins,  des  ingénieurs,  des  char- 
pentiers, des  forgerons,  des  agriculteurs,  des  tisserands 
et  même  un  imprimeur.  On  voit  que  l'Angleterre  songe 
tout  à  la  fois  au  salut  des  âmes  et  aux  satisfactions  que 
peut  procurer  l'industrie  et  les  arts  des  peuples  civilisés. 
Les  Noirs  de  l'Afrique  doivent  être  surpris  de  tant  de 
sollicitude,  —  à  moins  qu'ils  n'aient  soupçonné  des  vues 
intéressées  chez  leurs  bienfaiteurs,  —  ce  qui  est  probable. 

L'église  écossaise  a  créé  près  du  lac  Nyassa  la  mission 
de  Livingstonia. 

La  Société  britannique  des  missions  des  Universités  a 
fondé  en  1864,  à  Zanzibar,  un  établissement,  destiné  à 
recueillir  les  enfants  esclaves  libérés  par  les  croiseurs  an- 
glais, et  à  secourir  aussi  les  esclaves  adultes.  Cette  société 
compte  étendre  son  action  dans  toute  la  Nigritie  méridio- 
nale. 

Sur  la  côte  occidentale  d'Afrique,  la  propagande  catho- 

10 


74  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

lique  a  moins  de  succès  que  celle  des  missions  protes- 
tantes des  Anglais. 

Bien  plus  grande  encore  est  l'influence  du  mahomé- 
tisme,  qui  envahit  le  pays  en  refoulant  le  fétichisme,  et 
transforme  les  villages  et  les  campagnes  par  l'agriculture. 
«  Le  rejet  de  l'idolâtrie  par  le  Coran  est  incessant,  ra- 
pide, fatal,  »  dit  M.  Plauchut.  «  Partout  l'islamisme 
souffle  sur  les  Noirs  la  haine  des  chrétiens;  il  pénètre, 
protégé  simplement  par  son  prestige,  dans  les  tribus  les 
plus  sauvages  des  golfes  de  Biaffra  et  de  Guinée  ;  il  fonde 
l'empire  de  Haoussas,  il  est  dans  le  Bambara,  suit  le 
cours  du  Niger,  et  descend  les  montagnes  de  Kong  jus- 
que dans  les  criques  les  plus  inaccessibles  de  la  Côte  d'Or. 
Trois  ou  quatre  marabouts,  avant-garde  d'une  tribu  d'é- 
migrants  du  Fouta,  rencontrent-ils  dans  un  beau  site  un 
village  nègre  aux  huttes  chancelantes,  aux  habitants  nus 
ou  couverts  de  peaux,  ils  s'y  arrêtent,  catéchisent  les 
enfants  et  leur  apprennent  à  déchiffrer  avec  une  patience 
admirable  les  caractères  arabes.  Les  fétiches  peu  à  peu 
font  place  aux  gris-gris,  renfermant  les  versets  du  livre 
saint. 

«  Arrive  bientôt  la  tribu  colonisatrice,  escortée  pai 
quelques  chefs  à  cheval,  qui,  le  sabre  à  la  main,  forcent, 
s'ils  s'y  refusent,  les  Nègres  à  travailler,  à  défricher  la 
terre  et  à  l'ensemencer.  Si  le  Noir  veut  résister,  il  est 
tué;  s'il  échappe  pour  aller  se  cacher  dans  les  forêts  de  la 
côte,  on  court  à  sa  poursuite.  Au  bout  de  peu  d'années, 
le  sol,  étouffé  jusque-là  par  une  végétation  désordonnée, 
se  couvre  de  cultures;  les  ânes,  les  bœufs,  les  chèvres, 
les  chevaux  emplissent,  aux  portes  des  villages,  les  en- 
ceintes fortifiées,  où  ils  dorment  à  la  belle  étoile;  les 
Nègres  portent  désormais  avec  orgueil  le  boubou  séné- 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


75 


gambien,  le  fusil,  le  sabre,  tout  ce  qui  caractérise  l'homme 
libre;  les  femmes  ont  répudié  leur  ancienne  nudité,  et 
ne  se  montrent  plus  aux  étrangers  que  le  corps  entouré 
d'un  pagne   bariolé,  aux  couleurs  éclatantes.  Nos  mis- 


Kis.  23.  —  Culte  du  Voudou. 


sionnaires  européens  ne  peuvent  lutter  contre  ce  système 
des  marabouts,  presque  toujours  et  partout  triomphant. 
Il  leur  faudrait  user  du  sabre,  donner  sur  terre  le  para- 
dis de  Mahomet  et  le  promettre  aux  Nègres,  même  encore 
après  leur  mort.  » 

Qui  se  chargerait  de  réunir  en  un  corps  d'ouvrage  les 


76  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

us  et  coutumes,  ayant  force  de  loi,  chez  les  cent  nations 
de  l'Afrique  ?  Celui-là  se  livrerait  à  une  entreprise  la- 
borieuse et  vaine.  On  ne  pourrait  pas  procéder  par  région, 
ni  par  groupes,  —  où  les  affinités  seraient  peut-être  in- 
saisissables ;  —  l'ethnographie  ne  fournirait  point  de  fil 
conducteur,  et  il  serait  illusoire  de  compter  sur  les  dou- 
teuses analogies  qu'offrent  les  langues,  car  souvent,  sur 
des  territoires  contigus,  il  est  parlé  des  idiomes  qui  n'ont 
entre  eux  aucune  parenté  :  ce  ne  sont  pas  des  dialectes 
divers  d'une  même  langue,  mais  des  langues  essentielle- 
ment distinctes. 

De  même,  les  mœurs,  les  usages  et  coutumes  varient 
d'une  peuplade  à  l'autre.  Pour  la  morale  de  ces  Noirs, 
ce  qui  est  «  le  bien  »  en  amont...  de  la  cataracte  d'un 
fleuve,  devient  «  le  mal  »  lorsque  le  cours  d'eau  a  repris 
son  écoulement  paisible.  On  dirait  même  que,  dans  la 
crainte  de  se  confondre  avec  les  tribus  voisines,  chaque 
tribu  donne  du  relief,  de  l'exagération  aux  caractères  qui 
lui  sont  particuliers,  de  telle  sorte  que  les  oppositions  se 
trouvent,  de  jour  en  jour,  plus  nombreuses  et  plus  mar- 
quées. 

Nous  nous  bornerons  à  noter  quelques  particularités 
intéressantes,  butinées  çà  et  là  dans  les  relations  des 
voyageurs. 

L'Ouroua,  qui  forme  à  l'ouest  de  la  région  des  lacs  un 
vaste  et  puissant  royaume,  a  été  visité  par  Cameron,  qui 
eut  des  difficultés  avec  le  roi  Kasongo.  Ce  roi  possédait 
deux  capitales,  l'une  accessible  à  tous,  l'autre  peuplée 
de  3,000  femmes  et  interdite  aux  hommes  ;  les  enfants 
mâles  en  étaient  éloignés,  quelques  jours  après  leur  nais- 
sance. 

Voilà  certes  une  curieuse  organisation  politique  ;  celle 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  77 

du  Dahomey  l'est  davantage  encore.  Qu'on  en  juge. 
Le  roi  du  Dahomey  est  doué  d'un  double  nom,  d'un 
double  caractère,  d'une  double  fonction.  Une  moitié  de 
lui-même  administre  la  ville;  l'autre  moitié  régente  les 
campagnes.  A  la  dualité  dans  la  personne  du  monarque 
correspond  la  dualité  dans  l'État.  Toutes  les  charges  sont 
masculines  et  féminines  :  il  y  a  un  grand  prêtre  femelle 
et  un  grand  prêtre  mâle,  un  premier  ministre  femelle  et 
un  premier  ministre  mâle,  un  généralissime  femelle  et 
un  généralissime  mâle.  Autour  du  roi  se  pressent  des 
courtisans  femelles  et  des  courtisans  mâles,  ces  derniers 
ne  pouvant  jamais  entrer  dans  le  gynécée,  et  les  premiers 
ne  pouvant  jamais  en  sortir,  .sauf  dans  les  grandes  occa- 
sions. Les  officiers  des  deux  cours  sont  égaux  en  fonc- 
tions et  en  prérogatives,  sauf  pourtant  qu'un  certain  offi- 
cier femelle  porte  le  titre  de  Mère  des  hommes.  Ce  ma- 
tronat  nous  paraît  l'une  des  plus  singulières  institutions 
que  l'on  connaisse. 

Dans  beaucoup  de  parties  de  l'Afrique,  les  filles  sont 
censées  appartenir  au  roi  du  pays.  C'est  à  lui  qu'on  de- 
mande une  femme.  Lorsque  le  hasard  ne  préside  pas  à 
la  distribution,  le  sujet  doit  savoir  gré  à  son  souverain 
d'avoir  tenu  compte,  dans  le  choix  qu'il  a  daigné  faire, 
des  services  rendus,  du  rang  et  des  qualités  personnelles 
du  postulant. 

Chez  les  Zoulous,  dans  l'organisation  des  forces  mili- 
taires, les  hommes  mariés  forment  des  régiments,  dis- 
tincts des  régiments  des  célibataires,  et  reconnaissables 
à  la  couleur  des  boucliers.  Chez  eux  encore,  les  hommes 
se  réservent  le  soin  de  traire  les  vaches  ;  il  est  expressé- 
ment interdit  aux  femmes  de  s'en  mêler,  sous  peine  de 
mort,  dit-on.  Les  jeunes  garçons  du  pays  sont  soumis, 


78  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

à  l'âge  de  quatorze  ou  quinze  ans,  à  une  initiation  à  la 
vie  des  guerriers,  dans  une  cérémonie  où  les  hommes  du 
village  leur  administrent,  tout  en  dansant,  des  coups 
de  baguettes,  qui  font  jaillir  le  sang  de  leurs  corps 
nus. 

Si  nous  voulions  énumérer  les  supplices  de  ces  peuples 
barbares,  ce  serait  à  ne  plus  en  finir  :  la  décapitation, 
les  longues  tortures  avant  l'exécution,  les  joues  traversées 
d'un  couteau  qui  paralyse  la  langue,  l'enterrement  vivant, 
l'empalement,  les  criminels  livrés  en  pâture  aux  fourmis 
de  l'Afrique  australe,  la  dent  des  cannibales,  la  section 
des  doigts  ou  du  poignet,  etc. 

Au  Congo,  il  existe  une  sorte  de  jugement  de  Dieu. 
Dans  les  cas  d'accusation  grave  entre  deux  individus  et 
dans  l'impossibilité  de  découvrir  de  quel  côté  sont  les 
torts,  les  gardiens  des  fétiches  administrent  aux  deux 
parties,  aux  deux  adversaires,  un  poison,  la  casca,  qui 
doit  tuer  celui  qui  est  coupable.  Cette  même  façon  de 
procéder  se  retrouve  au  pays  des  Achantis;  là,  c'est  un 
fragment  de  l'écorce  d'un  arbre  appelé  odum  que  l'on 
fait  mâcher  à  l'accusé,  en  lui  donnant  une  grande  quan- 
tité d'eau  à  boire.  La  casca  est  aussi  administrée  à  haute 
dose  à  des  criminels  voués  à  une  mort  à  peu  près  cer- 
taine, et  il  paraît  que  le  spectacle  d'une  de  ces  exécutions 
est  réellement  horrible.  Dans  ce  même  pays,  il  est  cer- 
tains accommodements  avec  la  loi  :  celui  qui  est  puni  de 
mort  peut  livrer  en  son  lieu  et  place  un  de  ses  esclaves 
pour  être  exécuté.  C'est  assez  commode,  et  les  adversai- 
res de  la  peine  de  mort  n'ont  pas  songé  à  cette  substitu- 
tion par  voie  de  contrainte  ou  de  persuasion. 

Chez  les  Nouers,  où  Ton  coupe  le  cou  aux  voleurs, 
l'assassin  est  à  la  merci  des  parents  du  mort  :  ils  ont  le 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


7!» 


droit  d'exiger  de  lui  autant  de  vaches  qu'il  a  de  doigts 
aux  pieds  et  aux  mains. 

Ce  qui  semble  commun  à  tous  les  Africains,  c'est  leur 
penchant  à  jaser,  rire,  se  livrer  avec  frénésie  à  des  danses, 


Fig.  24.  —  Arrivée  d'une  nancee  nègre. 


entremêlées  de  mascarades  grotesques.  Naissances,  ma- 
riages, funérailles  sont  l'occasion  de  chants  et  de  danses. 
Danses  et  chants  s'exécutent  aux  sons  d'une  musique 
qui  présente  une  assez  grande  variété  d'instruments. 
C'est  une  suite  de  tambours  dont  les  sons  gradués  produi- 
sent une  échelle  de  tons,  se  rapprochant  assez  de  la 
gamme;  ce  sont  des  clochettes  en  fer  à  timbres  gradués 


80  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

aussi,  des  castagnettes  également  en  fer.  En  fait  d'ins- 
truments à  vent,  ils  ont  des  espèces  de  musettes,  formées 
d'une  calebasse,  dans  laquelle  le  musicien  souffle,  ai' 
moyen  d'une  corne  d'antilope  percée  par  le  petit  bout. 
Ces  instruments  sont  de  diverses  grandeurs  et  produisent 
chacun  une  note  différente.  Ils  ont  aussi  des  flûtes  et  de 
vrais  hautbois,  en  guise  de  pipeaux  rustiques.  Dans  les 
instruments  à  cordes  se  trouve  la  lyre  antique,  formée 
d'une  carapace  de  tortue  couverte  en  peau  de  girafe, 
garnie  de  deux  montants,  avec  les  cordes.  Pour  d'autres, 
la  carapace  de  tortue  est  remplacée  par  un  morceau  de 
bois  creusé. 

On  devine  que,  dans  ces  réunions  bruyantes,  les  liba- 
tions ne  sont  pas  épargnées.  On  s'y  enivre  de  pombé, 
boisson  fermentée  faite  avec  le  grain  du  sorgho  ou  blé 
cafre,  de  mérissa,  ou  d'autres  sortes  de  bière;  devin  df 
palmier.  Une  ivresse  artificielle  s'y  ajoute  parfois  :  dans 
le  Barozé,  elle  est  puisée  dans  l'emploi  du  bangué,  qui 
est  une  sorte  de  chanvre,  qu'on  fume  dans  des  pipes. 

La  guerre  et  le  pillage,  —  une  guerre  sans  miséricorde 
suivie  de  supplices  pour  les  prisonniers,  —  remplit  le 
reste  de  leur  temps,  en  dépit  des  soins  que  réclamerait 
l'agriculture.  Ajoutons-y  les  exercices  militaires,  pendant 
lesquels,  courant  les  uns  sur  les  autres,  la  lance  au 
poing,  la  tête  surmontée  de  cornes  menaçantes,  les  guer- 
riers font  semblant  d'en  venir  aux  mains  entre  eux.  Mais 
c'est  forfanterie  pure,  comme  on  s'en  apercevrait  vite  s'ils 
étaient  véritablement  en  présence  d'un  ennemi.  Il  nous 
reste  à  dire  un  mot  de  quelques  singularités  concernant 
les  funérailles.  Chez  les  Bassoutos  de  la  Cafrerie,  on  se 
débarrasse  des  morts  le  plus  tôt  possible.  Après  avoir 
creusé  une  fosse  et  lorsque  le  soleil  est  couché,  on  y 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


81 


apporte  le  cadavre,  ficelé  de  manière  qu'il  demeure  ac- 
croupi et  qu'il  tienne  sa  tête  dans  ses  mains.  Il  est  dé- 
posé dans  la  fosse,  la  tête  au  niveau  du  sol  et  la  face 
tournée  vers  l'Orient.  Et  pour  que  le  défunt  ne  revienne 
pas  tourmenter  les  vivants,  on  jette  dans  la  fosse  quel- 


Fig.  23.  —  Huttes  des  Marawis. 


ques  grains  de  mabélé  et  de  maïs,  quelques  haricots  et 
quelques  pépins  de  courge,  plus  un  paquet  de  chien- 
dent. 

C'est  dans  une  attitude  à  peu  près  semblable,  avec  les 
genoux  rapprochés  du  menton  et  maintenus  par  un  lien, 
que  l'on  inhume  les  Bongos;  les  hommes  sont  placés  la 


82  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

(ace  orientée  vers  le  nord  et  les  femmes  du  côté  du  sud. 

Chez  les  Damaras,  lorsqu'une  femme  meurt  laissant  un 
enfant  qui  aurait  besoin  de  ses  soins,  il  arrive  souvent 
qu'on  ensevelit  vivant  la  pauvre  créature  aux  côtés  de  sa 
mère. 

Comme  on  le  pense  bien,  c'est  la  hutte  qui  est  l'habi- 
tation ordinaire  des  Noirs  africains  ;  mais  elle  varie  ex- 
trêmement de  formes,  ressemblant  tantôt  à  une  ruche, 
tantôt  à  un  cube.  Les  matériaux  sont  divers  :  on  emploie 
les  tiges  de  dourra  et  d'autres  herbacées,  les  roseaux, 
la  terre;  presque  partout,  les  toits  sont  couverts  de 
chaume. 

Ces  huttes  légères  qui  forment  un  village,  ou  plutôt 
un  campement,  sont  souvent  détruites  par  l'incendie, 
allumé  accidentellement  ou  par  suite  de  faits  de  guerre. 

Dans  les  pays  du  Zambèse,  le  major  Serpa-Pinto  a  re- 
marqué un  genre  d'habitation  qu'il  a  mentionnée  dans 
son  livre  :  c'est  une  hutte  ovale,  donnant  accès  à  une  au- 
tre hutte  demi-cylindrique.  Les  Louênas  des  mêmes  ré- 
gions ont  des  bâtisses  à  cône  tronqué,  élevées  avec  beau- 
coup de  soin  et  de  solidité. 

Dans  toutes  les  parties  de  l'Afrique  que  Schweinfurth 
a  visitées,  il  n'a  pas  rencontré  une  seule  tribu  dont  l'ar- 
chitecture n'offrît  une  disposition  qui  ne  fût  particulière, 
tant  à  l'intérieur  qu'à  l'extérieur.  «  Les  cases  des  Diours,  » 
dit  ce  voyageur,  «  ne  ressemblent  pas  à  celles  des  Chil- 
louks,  qui  ont  la  forme  des  champignons,  ni  aux  de- 
meures des  Dinkas,  habitations  massives  que  distin- 
guent les  appentis  des  porches.  Elles  ne  peuvent  pas 
non  plus  être  confondues  avec  les  huttes  des  Bongos , 
leurs  toits  n'ayant  jamais  les  curieux  appendices  qui  ca- 
ractérisent ces  dernières.  Ce  sont,  en  général,  des  cons- 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


K3 


tructions  fort  simples,  sans  ornements  d'aucune  sorte, 
mais  présentant  néanmoins,  dans  leur  structure,  le  soin 
et  la  symétrie  que  tous  les  Nègres  paraissent  apporter 
dans  l'érection  de  leurs  demeures.  Un  clayonnage,  fait 
en  bois  ou  en  bambou,  et  recouvert  d'argile,  constitue 
la  muraille.  La  toiture  est  simplement  une  pyramide 
en  chaume.   » 

Ajoutons  qu'il  n'est  pas  rare  que  les  cases  des  Dinkas, 
rondes,  fort  grandes  et  solides,  aient  jusqu'à  une  qua- 
rantaine de  pieds  de  diamètre.  La  muraille,  assez  basse, 


Fig.  26.  —  Hutte  des  nègres  Dinka». 

est  formée  d'un  mélange  d'argile  et  de  paille  hachée;  le 
revêtement  de  la  toiture  conique  est  fait  au  moyen  de 
couches  de  paille  superposées,  qui  donnent  à  la  cons- 
truction l'aspect  d'une  haute  meule  de  blé.  Ce  toit  a 
pour  support  un  arbre  planté  au  milieu  de  la  case,  et 
auquel  on  a  laissé  ses  branches.  Cette  construction  peut 
durer  de  huit  à  dix  ans. 

Dans  la  Guinée  méridionale,  l'habitation  indigène  est 
la  chimbèque,  hutte  dont  les  parois  sont  faites  de  loangos 
(sorte  de  jonc),  reliés  ensemble  par  des  liens  de  palmier 
rotang  et  des  lattes  de  branches  de  palmier  bambou. 
Le  toit  est  en  herbes  sèches  ou  en  folioles  de  palmier 
raphia.  Ces  huttes  ont  de  7  à  8  pieds  de  façade,  sur 


84  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

5  ou  6  de  profondeur.  On  emploie  dans  le  Dahomey 
pour  édifier  les  cases,  la  terre  glaise  un  peu  ramollie 
dans  l'eau  et  qui  cuit  sur  pWe  à  l'ardeur  du  soleil  : 
faire  des  briques  donnerait  trop  de  peine.  Ces  murs  ré- 
sistent tant  qu'un  toit  les  protège  contre  les  infiltrations 
des  eaux  pluviales.  Une  enceinte  renferme  un  certain 
nombre  de  ces  petites  maisons  carrées,  appartenant  au 
chef  de  famille  ;  elles  n'ont  d'autre  ouverture  que  la 
porte,  et  sont  couvertes  d'herbes  sèches.  Le  toit  avance 
assez  pour  former,  au  moyen  de  piliers  de  bois,  une  ga- 
lerie extérieure. 

Abomey,  la  capitale  du  royaume,  se  présente  ainsi  à 
la  vue  des  voyageurs  terrifiés  :  un  mur  de  20  pieds  de 
hauteur  entoure  un  vaste  espace,  où  s'élève  une  quantité 
de  huttes,  construites  comme  nous  venons  de  le  dire, 
en   bambous ,  et  couvertes  en  chaume.  La  plus  grande 
est  habitée  par  le  roi,  les  autres  par  ses  femmes.  L'entrée 
de  la  demeure  royale  est  parée  de  crânes  humains  ;  aux 
murs  sont  appendus  symétriquement  des  mâchoires,  et, 
çà  et  là,  des  têtes  encore  sanglantes  ;  sur  le  toit,  d'autres 
têtes  sèchent  au  soleil.  Ces  têtes  représentent,  pour  ce 
tyran  sanguinaire,  les  attributs  de  la  royauté,  les  in- 
signes de  la  suprême  puissance;  et   il  les    renouvelle 
par  d'autres  exécutions,  sans  exciter  un  murmure,  sans 
susciter  la  moindre  opposition  ;  car  il  est  le  maître  absolu 
devant  lequel  tout  fléchit  et  tout  tremble. 

Chez  les  Zoulous,  les  demeures  sont,  en  général,  assez 
bien  tenues;  celles  des  chefs  se  font  remarquer  par  une 
propreté  irréprochable,  bien  différentes  sous  ce  rapport 
des  habitations  des  Cafres  et  des  Hottentots.  Ce  sont  des 
huttes  en  forme  de  ruches,  solidement  construites  au 
moyen  de  longues  branches  d'arbre,  qu'on  enfonce  en 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


85 


terre  et  que  l'on  joint  par  le  haut.  Les  parois  sont  faites 
d'un  lacis  de  roseaux  ou  de  brindilles,  recouverts  de 
bouse  de  vache.  L'entrée  est  fort  basse ,  et  l'on  ne  peut 
y  pénétrer  qu'en  rampant.  Ces  huttes  sont  disposées  en 
cercle  autour  d'un  enclos  solidement  palissade,  qui  sert 
de  remise  au  bétail  et  le  défend  contre  les  entreprises 
des  lions  et  des  hyènes.  Le  tout  forme  un  village  ou 
kraal. 
Chez  les  Bassoutos  de  la  Cafrerie,  le  centre  de  chaque 


Fig  27.  —  Roudou,  hutte  provisoire  élevée  pour  se  mettre  à  l'abri. 

ville  est  occupé  par  une   enceinte  murée,  renfermant 
les  bœufs  de  tous  les  habitants. 

Dans  les  villages  des  Manyémas,  les  cabanes  basses 
forment  de  longues  rues,  au  milieu  desquelles  sont 
plantés  des  palmiers  à  huile.  Il  y  a  une  autre  sorte  de 
groupement  de  demeures  ;  c'est  le  tembé,  qu'on  trouve 
dans  plusieurs  des  États  situés  à  l'est  du  Tanganyika. 
Les  habitations  sont  disposées  avec  plus  ou  moins  de 
solidité  sur  les  quatre  côtés  d'une  aire,  qu'elles  entourent 
et  sur  laquelle  ouvrent  toutes  les  portes.  Chaque  appar- 


86  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

tement,  séparé  du  voisin  par  une  cloison,  abrite  un  mé- 
nage. Sur  les  toits  en  terrasse,  sont  rangées  les  provisions 
de  grain,  d'herbe,  de  tabac,  les  citrouilles  et  les  autres 
légumes  de  la  dernière  récolte. 

Le  lieutenant  Cameron  a  vu,  sur  le  petit  lac  Mohrya, 
des  villages  où  les  huttes  sont  bâties  sur  pilotis,  comme 
les  cités  lacustres  de  la  Suisse  aux  temps  préhistoriques. 

Il  convient  de  dire  quelques  mots  des  comptoirs  for- 
tifiés nommés  zéribas,  établis  par  les  trafiquants  du 
haut  Nil  et  de  l'Afrique  équatoriale.  Ce  sont  également 
des  stations  de  chasse.  Qu'on  se  représente  une  enceinte 
carrée  de  plus  de  cent  pas  de  côté,  formée  d'épines  et 
de  troncs  d'arbres.  Dans  cette  enceinte  s'élèvent  une 
vingtaine  de  cases,  y  compris  les  grands  magasins  de 
dépôt.  Au  dehors,  devant  l'entrée  de  la  zériba,  crois- 
sent quelques  arbres,  à  l'ombre  desquels  se  font  les 
transactions  avec  les  indigènes.  La  zériba  est  souvent 
entourée  par  les  cases  de  Noirs  amis,  bien  aises  de  se 
couvrir  de  la  protection  d'une  demeure  dont  les  maîtres 
possèdent  des  fusils  et  de  la  poudre. 

On  se  doute  bien  que  le  «  mobilier  »  de  ces  rusti- 
ques habitations  de  la  race  noire  est  des  plus  primitifs. 
Il  en  est  de  même  des  ustensiles.  Ce  qu'il  y  a  de  plus 
luxueux,  ici  ou  là,  c'est  la  couche  d'un  chef,  formée 
d'une  natte  à  tissu  élastique,  en  paille  coloriée;  dans 
la  Guinée,  cette  couche  a  un  meilleur  air,  car  le 
chimbamba  est  une  sorte  de  large  banc  en  bambou , 
sur  lequel  s'étale  une  natte  en  matiba.  Partout,  le  simple 
mortel  s'étend  par  terre  sur  une  natte. 

Mentionnons  quelques  tabourets  en  bois  ;  au  Dahomey, 
on  en  fait  de  très  lourds,  taillés  dans  un  bloc  de  bois 
et  ornés  de  sculptures  et  de  découpures  à  jour.  En  pour- 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


87 


suivant  notre  inventaire,  nous  trouvons  encore  des  nattes, 
destinées  à  servir  de  nappes,  des  chasse-mouches  et  des 
éventails  en  palmier,  le  gratte-dos  en  bois,  espèce  de 
râpe  qu'on  trouve  chez  les  habitants  du  haut  Nil,  des 
pipes  de  diverses  formes,  —  celle  des  Chirs  est  à  double 


Fig.  28.  —  Tembéy  dans  l'Ounyamouési. 


fourneau,  dont  l'un  reçoit  le  tabac  et  l'autre  des  plantes 
aromatiques  ;  celles  des  Baris,  compliquées  de  calebasses, 
sont  munies  d'un  pied  qui  se  fiche  en  terre  ;  on  les  bourre 
de  tabac  en  poudre. 

Il  y  a  aussi  des  calebasses  servant  à  la  préparation 
des  aliments,  des  jarres  de  terre,  des  gamelles  en  bois 
garnies  d'étain  ou  simplement  faites  d'une  calebasse, 


88  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

des  plats  à  fruits  et  à  pain  tressés  en  jonc  de  couleur, 
des  cuillers  en  corne  d'antilope,  des  paniers  et  sacs  à 
provisions,  des  filtres  pour  la  fabrication  des  diverses 
sortes  de  bière  qui  forment  la  boisson  du  pays,  des  cornes 
de  bœuf  servant,  à  défaut  de  jarres,  de  vases  pour  ces 
boissons. 

A  ces  divers  ustensiles  on  peut  ajouter,  pour  les  ré- 
gions qui  sont  en  communication  avec  les  comptoirs 
fondés  par  les  Européens  sur  divers  points  du  littoral, 
quelques  poteries  pour  la  cuisson  des  aliments,  des 
chaudrons,  des  assiettes,  des  fourchettes  de  fer,  des 
couteaux,  et  un  certain  nombre  de  menus  outils. 

Est-on  curieux  de  savoir  ce  que  mangent  ces  gens-là? 
car  ils  ne  sont  pas  tous  anthropophages. 

Le  Sénégalien,  le  Berbère  et  le  Haoussa  ont  leur  cous- 
coussou;  les  Zoulous,  leur  bouillie  de  farine  mélangée 
de  lait  caillé;  d'autres  peuples  ont  leurs  gâteaux  de 
maïs.  Le  Vouaganda  (habitant  de  l'Ouganda)  se  nourrit 
presque  uniquement  de  bananes,  qui  demandent  peu  de 
culture;  le  Mossi,  le  Groussi  et  l'habitant  du  Gourma 
préfèrent  à  tout  leur  igname  bouillie  et  leur  farine  de  ma- 
nioc. Le  manioc  est  aussi  la  base  de  l'alimentation  chez  les 
Nègres  de  la  Guinée  méridionale;  on  le  mange  bouilli, 
cru,  fermenté,  en  farine  et  en  pâte  gluante,  dont  les 
femmes  forment  des  galettes. 

Dans  cette  partie  de  l'Afrique  occidentale,  on  a  aussi 
le  maïs,  la  banane,  la  patate  douce,  l'igname,  l'ambre- 
vacle,  plusieurs  espèces  de  haricots,  des  tomates  de  la 
grosseur  de  belles  cerises,  des  aubergines  et  des  ci- 
trouilles, l'ananas  et  la  pastèque.  En  fait  de  chair,  celle 
des  canards,  des  poules  d'Inde,  des  cabris  et  des  mou- 


Fig.  2î).  —  Armes,  instruments  de  musique,  ustensiles,  etc. 


12 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  91 

tons;  beaucoup  de  poissons.  Cette  cuisine  a,  pour  con- 
diment essentiel  le  piment,  employé  à  haute  dose. 

Les  femmes  broient  le  grain  entre  deux  pierres  et  font 
cuire  le  gâteau  dans  des  fours  improvisés;  ou  encore 
elles  allument  un  grand  feu  sur  un  terrain  battu,  et, 
quand  il  est  suffisamment  chauffé,    la  galette  de  pâte 


Fig.  30.  —  La  fabrication  du  sel. 

est  posée  dessus ,  recouverte  d'un  vase  de  métal  sur  le- 
quel on  fait  du  feu. 

Près  de  la  côte  occidentale  de  l'Afrique,  les  indigènes 
cultivent  des  concombres  et  les  mangent  en  salades, 
assaisonnés  d'une  huile  tirée  de  la  semence  même  de 
cette  plante. 

Dans  la  région  du  haut  Nil,  les  Noirs  riverains  des 
afûuents  du    grand   fleuve  ne   mangent  ordinairement 


9Q  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

qu'une  fois  par  jour,  vers  le  coucher  du  soleil;  leur  prin- 
cipale nourriture  est  le  lait,  puis  le  doura,  qu'ils  con- 
somment en  bouillie  ou  en  grains  cuits  à  l'eau.  La  viande 
est  pour  eux  un  régal  qu'ils  ne  rencontrent  que  dans  les 
fêtes,  les  sacrifices,  et  quand  il  perdent  une  tête  de  bétail. 
Ils  ont  des  haricots,  des  pois,  des  courges,  qu'ils  culti- 
vent sur  les  bords  des  cours  d'eau  ou  dans  les  îles.  Les 
forêts  leur  fournissent  aussi  des  racines,  des  fruits  sau- 
vages, des  champignons  et  du  miel  en  quantité. 


Fig.  31.  —  Fourneau  africain. 

D'autres  nourritures  semblent  accuser  chez  certains 
peuples  de  l'Afrique  une  réelle  dépravation  de  goût. 
C'est  ainsi  qu'on  mange  des  pâtés  de  moucherons  sur 
les  bords  du  Nyassa  et  des  fourmis  blanches  dans  le 
Manyéma;  frites  dans  la  poêle,  ces  fourmis  constituent, 
selon  Livingstone,  un  mets  très  agréable. 

«  Excepté  l'homme  et  le  chien,  »  dit  Schweinfurth, 
«  les  Bongos  semblent  regarder  comme  alimentaire  toute 
substance  animale,  quel  que  soit  l'état  dans  lequel  elle  se 
trouve.  Les  restes  du  repas  d'un  lion,  débris  putréfiés 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


03 


cachés  dans  la  forêt,  et  dont  l'approche  des  milans  et 
des  vautours  leur  révèle  l'existence,  sont  recueillis  par 
eux  avec  joie.  Le  fumet  leur  garantit  que  la  viande  est 
tendre,  et  ils  estiment  que  dans  cette  condition  elle  est 
plus  nourrissante  et  plus  facile  à  digérer  que  la  chair 
fraîche.  Il  ne   saurait,  d'ailleurs,  être  question  de  goût 


Fig.  32.  —  Industrie  de  Kano  :  tunique  des  Touaregs. 


avec  des  gens  qui  ne  reculent  pas  devant  la  nourriture 
la  plus  révoltante.  Chaque  fois  que  j'ai  fait  tuer  un 
bœuf,  j'ai  vu  mes  porteurs  se  disputer  avidement  le 
contenu  de  la  panse,  ainsi  que  le  font  les  Esquimaux, 
qui  prennent  la  seule  idée  qu'ils  puissent  avoir  des  légu- 
mes dans  ce  que  leur  lournit  l'estomac  des  rennes.  » 

Faut-il  poursuivre  cette  citation?  «  J'ai  vu,  »  dit  îe 
voyageur,  «  les  Bongos  arracher  avec  calme  les  vers  qui 
tapissent  tout  l'appareil  digestif  du  bétail  de  cette  région, 


94 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


d'affreux  amphistomes,  et  s'en  emplir  la  bouche.  Après 
cela,  je  ne  suis  pas  surpris  qu'ils  tiennent  pour  gibier 
tout  ce  qui  grouille  et  qui  rampe,  depuis  les  rats  jus- 
qu'aux serpents;  ni  de  les  voir  manger  sans  répugnance 
du  vautour,  dont  la  chair  conserve  l'odeur  de  la  nourri- 
ture habituelle  de  ces  oiseaux  de  proie;  de  l'hyène 
galeuse,  de  l'hétéromètre  palmé,  —  c'est  un  gros  scorpion 
terrestre;  —  des  chenilles  et  des  larves  de  termite  à 
l'abdomen  huileux.  » 


Fig.  33.  —Dessins  d'objets  en  cuir,  fabriqués  à  Tombouctou. 


Les  Bushmen  se  guident  aussi  sur  les  vautours  pour 
se  procurer  les  reliefs  du  lion.  Quand  cet  animal  a  sur- 
pris quelque  girafe,  un  buffle,  un  élan,  dès  le  lendemain 
les  vautours,  planant  au-dessus  des  débris  de  ce  festin, 
en  indiquent  la  place.  Les  gros  os  que  les  mâchoires  de 
la  bête  fauve  n'ont  pu  entamer,  les  Bushmen  les  brisent 
pour  en  sucer  la  moelle. 

Les  Zoulous  sont  très  friands  de  sauterelles  :  ils  les 
mangent  au  miel,  bouillies  et  réduites  en  poudre;  il 
paraît  que  grillées  elles  sont  supérieures  aux  crevettes, 
selon  l'opinion  des  Européens  qui  en  ont  goûté.  Les  Zou- 
lous sont  gourmets  de  grosses  chenilles,  auxquelles  ils 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  95 

trouvent  une  saveur  végétale  qu'ils  prisent  fort;  une  énor- 
me grenouille  appelée  matlametlo,  qui,  une  fois  cuite, 
ressemble  assez  à  un  poulet,  constitue  une  des  singula- 
rités de  leur  cuisine. 

Dans  l'occident  de  la  région  équatoriale,  il  y  a  un 
fruit,  la  noix  de  kola  ou  de  goûro ,  dont  il  est  fait  une 
consommation  importante.  Les  Achantis  en  envoient  des 
quantités  considérables  au  marché  de  Salaga  et  les  indi- 
gènes viennent  pour  s'approvisionner  de  plus  de  1,400 


Fig.  31.  —  Kano,  sandale  en  cuir. 

kilomètres.  De  même,  des  caravanes  de  Bihé  vont  cher- 
cher, entre  le  Zaïre  et  le  Zambèse,  de  grandes  quantités 
de  miel,  qui  entre  dans  l'alimentation  sous  forme 
d'hydromel. 

Ceci  nous  amène  à  dire  quelques  mots  des  boissons. 

Les  musulmans,  qui  dominent  à  l'ouest  de  la  Nigritie, 
se  désaltèrent  avec  de  l'eau  fraîche,  mélangée  avec  de  la 
farine  de  millet.  L'infidèle,  le  fétichiste,  boit  son  pombé 
ou  sa  bière  de  millet  et  de  miel,  espèce  d'hydromel  très 
fort  et  très  enivrant,  quelquefois  aussi  du  vin  de  palmier 
ou  de  dattes.  Ces  bières  africaines,  mérissa,  caffir,  etc., 
fait  pour  la  plupart  avec  une  espèce  de  millet  nommé 


96  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

doura,  sont  des  boissons  acidulées  très  capiteuses.  Sous 
leur  influence,  les  Noirs  se  livrent  souvent  à  toutes  sortes 
d'actes  de  sauvagerie  et  de  brutalité. 

Quelques  mots  sur  l'industrie  des  populations  africai- 
nes trouveront  naturellement  leur  place  ici. 

Certains  Noirs  se  montrent  singulièrement  doués  pour 
les  arts  industriels.  Ainsi  les  Achantis  connaissent  le  tis- 
sage, la  broderie,  la  poterie,  la  fabrication  des  cuirs, 
l'art  de  travailler  les  métaux  et  même  l'orfèvrerie. 

Les  indigènes  de  la  région  forestière  située  au  sud  du 
lac  Tanganyika  sont  très  laborieux  :  non  seulement  ils 
cultivent  la  terre  avec  soin,  mais  ils  ont  des  forgerons 
qui  étirent  en  fil  mince,  pour  en  faire  des  bracelets,  des 
barres  de  cuivre  apportées  du  Katannga  (à  l'ouest  du 
lac  Moëro).  Ils  ont  aussi  des  tisserands  qui  font,  avec 
le  beau  coton  que  produit  la  contrée,  des  châles  rayés 
de  noir  et  de  blanc.  Les  habitants  de  l'Ounyamouési  tra- 
vaillent assez  bien  le  fer  et  fabriquent  des  instruments 
d'agriculture,  des  couteaux,  des  ciseaux,  des  bracelets, 
des  boucles  d'oreilles. 

Les  Zoulous  se  montrent  habiles  dans  la  fabrication 
des  armes  dont  se  servent  leurs  guerriers.  Ils  emploient 
aussi  avec  art  différentes  manières  de  préparer  les  peaux 
d'animaux  pour  les  vêtements. 

Les  Djours  sont  forgerons  et  fournissent  des  ustensiles 
de  métal  aux  Chillouks,  aux  Dinkas  et  aux  Nouers. 

Les  Monbouttous,  excellents  ouvriers  dans  les  travaux 
de  forge,  surpassent  aussi  tous  les  peuples  de  l'Afrique 
centrale  dans  la  construction  des  habitations. 

Enfin,  il  y  a  dans  le  haut  Niger  dix  ou  douze  millions 
de  Noirs,  les  plus  industrieux  sans  doute  de  l'Afrique. 
C'est  qu'en  effet  la  vie  est  active  dans  ces  grandes  villes 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


97 


des  royaumes  du  Soudan.  Comment  vivraient  sans  in- 
dustrie les  40,000  habitants  de  Kouka,  capitale  du  Bor- 
nou?  les  50,000  habitants  de  la  ville  de  Kano,  dans  les 
États  du  sultan  de  Sokoto?  A  Tombouctou,  il  y  a  aussi 
quelque  chose  de  cette  activité. 


Fig.  35.  —  Djebira,  sac  de  cuir. 


Les  marchands  du  Bornou  apportent  aux  marchés  de 
Kouka  et  des  autres  localités  importantes  les  produits 
variés  du  sol  et  de  l'industrie.  Ces  derniers  consistent 
surtout  en  coton  filé,  corbeilles  en  pailles  tressées,  cor- 
des, brides,  bâts,  sacs  de  cuir,  ustensiles  agricoles,  plats, 
vases  d'argile,  vêtements  :  tourkédi,  draperie  bleu  foncé 
dont  les  femmes  s'enveloppent;  tobé,  blouse  flottante  que 


13 


98  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

portent  les  indigènes  par-dessus  leur  large  pantalon,  tuni- 
ques à  l'usage  des  Touaregs,  sandales  de  cuir,  etc.  Ils 
s'approvisionnent  en  retour  de  marchandises,  venues  de 
bien  loin  par  la  voie  des  caravanes.  Ajoutons  que  nous 
tenons  les  deux  débouchés  de  cette  immense  région  afri- 
caine par  l'Algérie  et  le  Sénégal. 


III. 


Difficulté  de  pénétrer  en  Afrique.  —  Tentatives  des  nations  civilisées.  —  Les 
explorateurs  célèbres  du  continent  africain.  —  Burton,  Speke,  Grant,  Li- 
vingstone,  Cameron,  Stanley,  Schweinfurth,  Serpa-Pinto.  —  Autres  voya- 
geurs: G.  Lejean,  Matteucci,  G.  Rohlfs,  Baines,  Nachtigal,  S.  deBrazza,  etc. 

Voilà,  en  somme,  des  peuples  bien  étranges  qui,  par 
leurs  mœurs,  leurs  idées,  rendent  presque  impénétrable 
le  pays  qu'ils  habitent. 

On  sait  quel  a  été  le  sort  de  la  mission  Flatters,  char- 
gée d'étudier  l'établissement  d'une  voie  ferrée  à  travers 
le  désert  qui  avoisine  nos  possessions  algériennes.  Notre 
colonie  du  Sénégal,  qui  est  cependant  bien  placée  pour 
nous  donner  accès  chez  les  populations  de  la  Nigritie 
septentrionale,  ne  nous  a  pas  été  jusqu'ici  d'une  grande 
utilité  pour  cet  objet.  L'ouverture  du  Congo  par  M.  de 
Brazza  n'aura  peut-être  pas  non  plus  d'avantages  immé- 
diats. 

Les  Portugais,  qui  ont  pénétré  assez  avant  dans  l'inté- 
rieur de  l'Afrique,  il  y  a  plusieurs  siècles  déjà,  ne  sont 
guère  plus  avancés  que  les  autres  nations  européennes 
dans  leurs  relations  avec  le  continent  noir;  ils  en  sont 
réduits  à  fonder  des  comptoirs  sur  le  littoral. 

Les  Anglais ,  établis  en  sentinelle  au  Cap ,  ne  font  un 
pas  en  avant  qu'au  prix  d'énormes  sacrifices,  comme  on 
l'a  vu  lors  de  la  guerre  avec  les  Zoulous,  et  encore  ont-ils 
eu  quelquefois  comme  auxiliaires,  dans  cette  partie  aus- 
trale de  l'Afrique,  les  Boërs,  d'origine  hollandaise  et  fran- 


100  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

çaise,  qui  ont  fondé  les  républiques  situées  au  sud  et  à 
l'orient  du  désert  de  Kalahari.  Leur  expédition  en  Abys- 
sinie,  leur  campagne  contre  les  Achantis,  demeurent  des 
faits  sans  conséquences  appréciables  au  point  de  vue  de 
la  civilisation  générale. 

L'Egypte  seule,  —  malheureusement  la  moins  civilisée 
des  puissances  «  civilisées  »,  —  a  réussi  à  ouvrir  les  ré- 
gions du  haut  Nil,  mais  avec  des  avantages  contesta- 
bles. Que  pouvait  réellement  organiser  l'Egypte  ayant 
besoin,  elle-même ,  que  l'Europe  aille  faire  la  police 
chez  elle? 

En  1869,  sir  Samuel  Baker,  connu  déjà  par  ses  voyages 
dans  la  région  des  lacs  équatoriaux,  fut  chargé  par  le 
vice-roi  d'Egypte  de  pénétrer  dans  l'intérieur  de  l'Afrique, 
aussi  avant  qu'il  le  jugerait  utile;  et  le  vice-roi  lui  donna 
le  commandement  d'une  petite  armée,  d'une  flottille, 
avec  un  matériel  considérable.  L'expédition  fut  faite  aux 
frais  d'Ismaïl-Pacha,  qui  était  appelé  à  en  recueillir  les 
premiers  bénéfices.  Il  s'agissait  pour  lui  d'annexer  à  ses 
États  d'immenses  territoires;  de  souder  une  vaste  oasis 
aux  plaines  sablonneuses  de  la  Nubie  et  du  Soudan;  de 
faire  du  Nil,  dans  son  étendue,  un  fleuve  égyptien.  Sir 
Samuel  Baker,  revêtu  du  titre  de  pacha,  à  lui  conféré 
par  la  Porte,  et  tenant  du  khédive  de  pleins  pouvoirs 
militaires  et  politiques,  devait  avoir  le  gouvernement 
des  futures  provinces  dont  l'Egypte  s'agrandirait. 

Il  fallut  en  rabattre.  Toutefois,  des  stations  militaires 
furent  établies  jusque  sous  l'équateur;  le  khédive  détrôna 
les  roitelets  qui  lui  faisaient  obstacle  et  prit  sous  sa 
tutelle  les  rivaux  qu'il  leur  opposa. 

L'Egypte  a-t-elle  fait  davantage  du  côté  de  l'Ethiopie? 
dans  la  Nigritie  intérieure?  En  1873,  Berbera,  le  grand 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  101 

marché  des  Somalis,  la  rivale  d'Aden,  a  été  occupée  par 
elle.  L'année  suivante,  le  Darfour,  royaume  comptant 
4  millions  d'habitants,  a  été  conquis;  en  1875,  Harrar,  un 
autre  royaume  de  1,800,000  habitants,  a  été  annexé  sans 
coup  férir,  et  l'Abyssinie,  par  ces  agrandissements  suc- 
cessifs de  l'Egypte,  se  trouve  enclavée  dans  les  États  du 
khédive.  L'insurrection  du  Soudan,  dirigée  par  le  Mahdi, 
a  remis  tout  en  question. 

Ce  n'est  donc  pas  encore  de  ce  côté-là  que  l'Afrique 
est  ouverte;  d'ailleurs,  les  voyageurs  européens  y  ren- 
contrent trop  de  mauvais  vouloir  de  la  part  des  fonction- 
naires égyptiens. 

Nous  demeurons  en  présence  d'une  Afrique  où  l'on  ne 
pénètre  encore  qu'avec  d'extrêmes  difficultés,  où  la  popu- 
lation est  hostile,  les  chefs  d'État  ignorants  de  leurs 
véritables  intérêts,  le  climat  et  le  sol  meurtriers.  L'ex- 
plorateur, qui  n'est  pas  arrêté  par  les  obstacles  en  quelque 
sorte  insurmontables  qui  se  présentent  à  lui,  doit  se 
sentir  couvert,  selon  l'expression  d'Horace,  de  l'armure 
de  triple  chêne  et  de  triple  airain. 

Au  delà  d'une  étroite  zone,  nul  autre  chemin  que  celui 
que  jalonnent  les  ossements  épars,  les  squelettes  dessé- 
chés, traces  lugubres  des  convois  de  voyageurs  ou  d'es- 
claves qui  ont  passé  par  là;  nulle  ressource  que  celles 
que  l'on  traîne  après  soi  au  prix  des  plus  grandes  fati- 
gues, nul  gîte  que  la  terre  humide  ou  les  sables.  Les  bois, 
les  marécages,  les  campagnes  sont  peuplés  de  bêtes  fau- 
ves, de  crocodiles  aux  formidables  mâchoires,  de  ser- 
pents et  de  scorpions.  Les  airs  sont  infestés  de  nuées  de 
moustiques  à  longues  jambes,  qui  vous  poursuivent 
jusque  dans  votre  sommeil,  si  toutefois  les  hurlements 


102  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

du  chacal  et  les  rugissements  du  lion  vous  permettent 
de  prendre  quelque  repos. 

Ailleurs,  la  mouche  tsé-tsé  tue  les  chevaux  du  convoi. 

Ailleurs  encore,  c'est  la  désolation  des  vastes  déserts. 
Là,  les  oasis  sont  semées  comme  de  rares  îles  au  milieu 
d'un  océan  de  sable,  incessamment  soulevé  par  les  vents 
brûlants  ;  en  dehors  de  ces  refuges,  pas  une  ombre  ra- 
fraîchissante, pas  une  goutte  d'eau  pour  étancher  sa  soif, 
de  toutes  parts  l'horizon  dans  sa  continuité  désespérante. 
Les  fourmis  blanches  dévorent  les  vêtements  et  les  pro- 
visions; le  bois  même  ne  résiste  pas  à  leur  voracité;  en 
un  instant,  elles  ont  démoli  un  fusil. 

Le  voyageur  ne  pourra  s'avancer  qu'accompagné  de 
nombreux  porteurs  pour  ses  bagages,  gens  indisciplinés 
et  de  mauvaise  foi,  toujours  prêts  à  s'insurger  ou  à  dé- 
serter. Il  n'est  pas  rare,  en  effet,  de  voir  les  porteurs, 
après  s'être  fait  payer  d'avance  un  salaire  élevé,  décamper 
la  nuit  suivante.  La  précaution  de  détenir  leurs  armes 
et  leurs  boucliers  est  loin  d'être  suffisante,  comme  cer- 
tains voyageurs  en  ont  fait  la  désagréable  expérience. 
Avec  ses  gens  à  gages  sir  Samuel  Baker  ne  fut  pas  plus 
heureux  que  Speke  et  Grant.  A  un  moment,  les  hommes 
de  peine  de  son  convoi  imaginèrent  de  refuser  la  verro- 
terie en  payement,  et  d'exiger  quatre  vaches  par  porteur, 
pour  prix  d'un  trajet  relativement  assez  court.  Comme, 
dans  ce  moment-là,  il  ne  fallait  pas  à  l'explorateur  moins 
de  1,000  hommes  pour  ses  approvisionnements  et  ses 
marchandises,  c'était  donc  4,000  vaches  qu'il  s'agissait 
de  se  procurerai  l'on  ne  voulait  demeurer  sur  place.  Les 
Turcs  de  l'escorte,  en  diverses  razzias,  purent  à  peine 
en  réunir  la  moitié. 

Si  l'explorateur  compte  utiliser  les  fleuves,  il  lui  faudra 


I   I 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  105 

remonter  leur  cours  encombré  d'îles  d'alluvion,  fran- 
chir des  cataractes,  se  laisser  emporter  par  des  rapides. 
Dans  d'autres  régions,  il  ne  saurait  cheminer  qu'en 
caravane  avec  des  chameaux  et  une  nombreuse  escorte. 

Avant  le  départ,  que  de  travail  !  Il  s'agit  de  tout  orga- 
niser, de  tout  prévoir.  Il  faut  se  munir  d'armes  pour  se 
défendre  contre  les  bêtes  fauves  et  contre  les  hommes 
noirs,  il  faut  se  procurer  des  tentes,  des  ustensiles  de 
cuisine,  toutes  sortes  de  provisions  de  bouche  comme 
pour  une  longue  traversée  ;  des  médicaments  pour  les 
maladies  à  peu  près  inévitables  au-devant  desquelles  on 
court,  et  songer  surtout  aux  moyens  d'acquitter,  en  bien 
des  endroits,  le  droit  d'aller  au  delà,  aux  moyens  de  payer 
le  personnel  de  l'expédition,  d'acheter,  au  besoin,  quel- 
ques vivres  supplémentaires. 

Pour  cela,  il  n'y  a  que  des  monnaies  encombrantes  ou 
difficiles  à  réunir.  Sur  la  côte  de  l'océan  Indien,  l'explo- 
rateur se  munira  de  verroteries  dites  rassades  (1),  de  fils 
d'archal,  de  la  toile  américaine,  de  la  cotonnade  bleue, 
des  bracelets  de  cuivre;  on  ne  connaît  pas  d'autre  mon- 
naie. Avec  40  mètres  d'étoffe  par  jour,  il  paiera  la  nour- 
riture de  100  hommes;  avec  un  collier  de  perles  en  verre, 
il  apaisera  les  convoitises  d'un  sultan  noir.  Mais  les 
peuplades  dont  il  doit  traverser  les  domaines  n'ont  pas 
toutes  le  même  goût,  et  les  femmes  des  rois  nègres  ont 
différents  caprices  :  il  en  est  qui  préfèrent  la  cotonnade 
bleue  à  la  cotonnade  rayée  de  diverses  couleurs  ;  il  en  est 
qui  repousseront  avec  un  souverain  mépris  une  collec- 


(1)  C'est  par  centaines  que  l'on  compte  les  variétés  de  perles  de  verre  ou  de 
porcelaine.  Les  plus  communes,  celles  qui  font  l'office  de  la  monnaie  de  billon, 
sont  en  porcelaine  bleue  ;  les  plus  recherchées  sont  rouges  (de  l'écarlate  recou- 
verte d'émail  blanc)  et  sont  le  plus  souvent  désignées  sous  le  nom  de  sam-sanu 

li 


106  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

tion  de  perles  blanches  et  s'épanouiront  à  l'aspect  d'un 
collier  de  perles  vertes.  Pour  épargner  ses  ressources  et 
prévenir  de  fâcheuses  difficultés,  le  voyageur  doit  donc, 
avant  de  faire  ses  emplettes,  prendre  tous  les  renseigne- 
ments possibles  sur  ces  diverses  préférences. 

Sur  d'autres  points  du  littoral  africain,  l'explorateur 
sera  forcé  de  se  procurer  des  cauris.  Le  cauri  est  un 
petit  coquillage  blanc  de  la  grosseur  d'une  noisette,  que 
l'on  pêche  sur  les  côtes  de  Mozambique,  de  Zanzibar  et  de 
l'île  de  Ceylan,  et  qui  sert  de  monnaie  courante  dans  une 
grande  partie  de  l'Afrique.  A  la  côte  des  Esclaves,  il  en 
faut  de  50  à  60  pour  représenter  une  valeur  de  5  centimes. 
Cent  cauris  ou  kourdis  y  sont  le  prix  de  deux  défenses 
d'hippopotame. 

Dans  la  Guinée  méridionale,  le  fusil  représente  l'unité 
monétaire.  L'offre  s'exprime  donc  en  «  tant  de  fusils  »'; 
le  paiement  s'effectue  réellement  partie  en  fusils  et  barils 
de  poudre,  partie  en  tissus,  baguettes  de  laiton,  cercles 
de  fer,  bouteilles  vides.  Chose  assez  singulière,  c'est  le 
fusil  qui  sert  pour  les  achats  d'ivoire;  mais,  pour  les 
arachides,  l'unité  représentative  est  la  pièce  de  tissu  ou  le 
mille  de  matars,  —  sorte  de  verroterie  de  Bohême  :  ce 
sont  des  morceaux  de  tubes  de  verre  bleu  à  facettes, 
enfilés  par  séries  de  cent,  et  qui  servent  aussi  pour  l'a- 
chat des  vivres;  ainsi,  à  Ambrizette  une  poule  coûte  de 
1,000  à  1,200  matars. 

Chez  les  Bongos  du  bassin  du  Bahr-el-Gazal,  le  fer 
préparé  en  fers  de  bêche  grossiers  devient  une  monnaie 
courante  et  remplit  l'office  de  nos  valeurs  métalliques. 

Pour  traverser  les  plaines  immenses  et  marécageuses 
qui  forment  la  ligne  de  partage  entre  le  Zaïre  et  le  Zam- 
bèse,  le  lieutenant  Cameron  dut  faire  une  ample  provi- 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


107 


sion  de  poissons  secs,  seule  monnaie  ayant  cours  dans 
cette  partie  de  l'Afrique. 

Si  l'on  pénètre  dans  le  Kordofan  et  certaines  régions 
voisines,  il  faut  alors  une  tout  autre  monnaie,  le  ta- 


^èi  ML 


Fig.  37.  —  uasis  dans  le  désert  de  Sahara. 

lari  (1).  Plus  avant,  dans  TOuadaï,  dans  le  Bornou,  c'est 
encore  le  talari,  et  pour  les  petites  dépenses,  les  par- 
fums. 


(1)  Le  talari,  monnaie  qui  se  frappe  en  Autriche,  n'a  cours  que  dans  certaines 
parties  de  l'Afrique  ;  son  nom  en  arabe  est  ryâl.  Le  talari  ou  thaler,  frappé  à 
l'effigie  de  Marie-Thérèse,  vaut  5  francs  25  centimes. 


108  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

Voilà  bien  des  difficultés  de  détail,  qu'il  s'agit  avant 
tout  d'aplanir. 

Quand  le  voyageur  a  trouvé,  rassemblé  ses  trésors,  ses 
provisions  de  route,  il  lui  faut  encore  diviser  tout  cela 
par  portions  égales  dans  des  nattes  cousues  en  forme  de 
sac,  en  tenant  compte  du  poids  des  ballots,  chacun  d'eux 
devant  former  la  charge  d'un  porteur,  toujours  disposé 
à  se  plaindre,  surtout  s'il  est  plus  chargé  qu'un  autre. 

C'est  en  se  faisant  suivre  d'un  nombreux  cortège 
d'hommes  armés  et  de  porteurs,  que  les  voyageurs  se 
sont  aventurés  au  milieu  de  populations  toujours  en 
guerre  et  à  travers  des  pays  où  il  est  difficile  sinon  im- 
possible de  s'approvisionner.  La  caravane  de  Speke  et  de 
Grant  se  composait,  en  quittant  Zanzibar,  de  220  hommes. 
Plus  récemment,  Stanley,  suivant  la  même  voie,  emme- 
nait avec  lui  191  soldats  ou  porteurs.  Sir  Samuel  Baker, 
en  s'avançant  à  travers  l'Egypte  et  la  Nubie,  se  fit  ac- 
compagner par  une  troupe  de  maraudeurs  turcs,  qu'il 
retint  tant  bien  que  mal  sous  ses  ordres.  N'oublions  pas 
que  le  transport  des  marchandises  au  milieu  des  déserts 
rencontre  des  difficultés  de  toute  sorte,  qu'en  venant  d'E- 
gypte, par  exemple,  les  cataractes  du  Nil  entre  Assouan 
et  Khartoum  rendent  la  navigation  à  peu  près  imprati- 
cable, et  qu'il  n'est  pas  facile  de  se  procurer  des  chameaux 
lorsque  les  pâturages  ont  été  détruits  par  la  sécheresse. 
Par  la  voie  de  Zanzibar,  on  peut  se  servir  de  mules  et 
d'ânes. 

Enfin,  le  voyageur  est  en  route. 

D'autres  difficultés  surgissent  pour  lui,  heureux  encore 
si  la  maladie  ne  vient  point  paralyser  tous  ses  efforts, 
ruiner  son  énergie!  C'est  la  guerre  qui  a  éclaté  sur  un 
point  qui  coupe  le  chemin;  ce  sont  les  hommes  de  l'es- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


100 


çorte  qui  prennent  peur  :  plus  loin  ils  croiront  à  des  récits 
réels  ou  imaginaires ,  qu'on  leur  fera  sur  les  dispositions 
de  populations  féroces  ;  ils  craindront  d'être  mangés  et 
refuseront  d'avancer.  Chaque  chef  des  pays  à  traverser 


Fig.  38.  —  Dans  le  désert,  près  d'Assouan. 

retient  tant  qu'il  le  peut  auprès  de  lui  les  voyageurs  qui  le 
visitent,  soit  pour  en  obtenir  des  présents  à  force  d'im- 
portunité,  soit  pour  donner  le  change  à  ses  ennemis  en 
leur  faisant  craindre  un  auxiliaire  redoutable. 

Après  tout  cela,  on  peut  se  faire  une  idée  du  mérite 
qu'il  peut  y  avoir  à  diriger  jusqu'au  bout,  et  avec  succès, 
un  voyage  d'exploration  à  travers  l'Afrique.  Et  comment 


110  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

ne  pas  admirer  les  dispositions  généreuses  de  Livings- 
tone,  le  plus  hardi  de  tous  les  explorateurs,  lorsqu'il  écrit 
les  lignes  suivantes  : 

«  Quand  on  voyage  avec  la  perspective  d'améliorer  le 
sort  des  indigènes,  les  moindres  actes  s'ennoblissent.  Le 
plaisir  purement  physique  du  voyage  en  pays  inexploré 
est  d'ailleurs  très  grand  par  lui-même.  Marcher  vivement 
sur  des  terres  de  quelque  2,000  pieds  d'altitude  donne  de 
l'élasticité  aux  muscles  ;  un  sang  renouvelé  circule  dans 
les  veines;  l'esprit  est  lucide,  l'intelligence  active,  la  vue 
nette,  le  pas  ferme,  et  la  fatigue  du  jour  rend  très  doux  le 
repos  du  soir.  On  a  le  stimulant  des  chances  lointaines 
de  danger,  soit  de  la  part  des  hommes ,  soit  de  la  part  des 
animaux.  Tout  est  fortifié  ;  le  corps  reprend  ses  propor- 
tions, les  muscles  durcissent,  le  visage  se  bronze;  il  n'y  a 
plus  de  graisse  et  pas  de  dyspepsie.  L'Afrique,  sous  ce 
rapport,  est  un  pays  merveilleux.  Il  y  a  certainement  des 
obstacles  et  des  fatigues  dont  ceux  qui  voyagent  sous  les 
climats  tempérés  ne  peuvent  se  faire  qu'une  idée  affaiblie; 
mais  quand  on  travaille  pour  Dieu,  la  sueur  qui  coule  du 
front  n'est  pas  un  châtiment;  elle  est  vivifiante  et  se 
change  en  bienfait.  » 

Nous  avons  nommé  plusieurs  fois  Livingstone,  Speke, 
Baker,  Schweinfurth  ,  Cameron  et  d'autres  explorateurs 
modernes  ;  nous  devons  plus  d'attention  à  leurs  héroïques 
travaux. 

C'est  à  la  mission  protestante  allemande  de  Rabat  Mpia, 
sur  la  côte  des  Souahélis ,  qu'il  était  réservé  de  donner 
les  premières  notions  bien  précises  sur  les  grands  lacs 
de  l'Afrique  équatoriale,  qui  ont  servi  d'impulsion  à  tous 
les  explorateurs  de  notre  temps.  Deux  officiers  de  la  Com- 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  111 

pagnie  des  Indes  se  rendirent  alors  à  Zanzibar,  pour  y 
organiser,  sous  les  auspices  de  la  Société  de  géographie 
de  Londres,  une  expédition  de  découvertes  vers  la  région 
centrale.  L'un  de  ces  hommes  était  le  capitaine  Speke, 
que  recommandait  sa  constitution  herculéenne  et  une 
énergie  que  n'avait  pas  entamée  le  climat  de  l'Inde.  Le 
second,  Burton,  était  déjà  connu  par  deux  voyages,  où  il 
avait  fait  preuve  d'une  audace  inouïe  :  il  avait  visité  le 
petit  État  abyssin  d'Harrar,  et,  sous  le  costume  d'un  hadji 
musulman,  il  avait  osé  pénétrer  en  Arabie  jusqu'à  la  ville 
sainte  du  Prophète,  que  les  yeux  des  chrétiens  ne  doivent 
même  pas  contempler  du  haut  des  montagnes  voisines. 
Versé  dans  la  connaissance  des  langues  africaines,  habi- 
tué aux  mœurs  de  l'Orient,  calme,  résolu,  observateur 
sagace,  Burton  était  le  digne  compagnon  de  Speke. 

Les  deux  explorateurs  partirent  de  Kaolay,  dans  le 
courant  de  1857,  avec  une  escorte  de  Souahélis,  fournie 
par  les  chefs  indigènes  relevant  de  l'iman.  Kaolay  est  un 
petit  port  sur  l'océan  Indien,  à  l'embouchure  de  la  rivière 
Kingani,  rivière  qu'ils  remontèrent  tout  d'abord. 

On  connaît  la  relation  de  ce  voyage,  écrite  par  Burton. 
Sceptique  de  son  naturel,  Burton  ne  montra  pas  la  même 
confiance  que  son  émule  dans  le  résultat  d'une  explora- 
tion de  l'Afrique  équatoriale. 

Speke  recommença  un  nouveau  voyage  en  1860;  cette 
fois,  il  était  accompagné  par  le  capitaine  Grant.  Les  deux 
voyageurs  quittèrent  Zanzibar  le  1er  octobre,  après  avoir 
pris  soin  d'envoyer  en  avant  une  caravane  d'indigènes, 
qui  devaient  former,  à  Kaseh,  un  dépôt  de  toutes  les 
choses  nécessaires  à  l'expédition.  Ils  emmenaient  avec 
eux  60  hommes  armés,  de  plus  une  troupe  de  porteurs 
et  un  détachement  de  soldats  hottentots,  que  le  gouver- 


112  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

neur  du  Cap  avait  voulu  leur  adjoindre.  La  différence  de 
climat  entre  le  sud  et  le  centre  de  l'Afrique  est  telle,  que 
ces  Hottentots  n'y  purent  Résister  :  la  plupart  mouru- 
rent; il  fallut  renvoyer  les  survivants. 

Dans  son  premier  voyage,  de  compagnie  avec  Burton, 
Speke  avait  trouvé  libre  et  ouverte  la  route  de  Zanzibar 
à  Kaseh  ;  il  en  fut,  cette  fois,  tout  autrement.  Une  séche- 
resse inusitée  et  la  famine  désolaient  toute  l'Afrique  orien- 
tale. La  guerre  s'était  élevée  entre  les  tribus  indigènes, 
et  Speke  s'attendait  à  voir  intercepter  toute  communica- 
tion avec  Zanzibar.  Aussi  employa-t-il  près  d'une  année 
à  atteindre  Kaseh,  c'est-à-dire  à  accomplir  la  portion 
déjà  connue  du  voyage.  Là,  il  trouva  de  nouveaux  inter- 
prètes, et  un  an  après  son  départ  de  Zanzibar,  il  se  remet- 
tait en  route.  Jusqu'au  15  février  1863,  aucune  nouvelle 
des  deux  voyageurs  ne  parvint  en  Europe;  la  Société  de 
géographie  de  Londres  envoya  à  leur  recherche  deux  de 
ses  membres  qui,  remontant  le  Nil,  allèrent  à  la  rencontre 
de  l'expédition  :  l'un,  M.  Petherick,  n'atteignit  Gondokoro 
qu'après  de  longs  retards;  l'autre,  sir  Samuel  Baker,  ar- 
riva assez  à  temps  pour  servir  utilement  Speke  et  ses 
compagnons. 

L'explorateur  avait  reconnu  le  lac  Nyanza  de  Karagoué, 
auquel  il  donna  le  nom  de  Victoria  Nyanza,  et  qui  est  l'un 
des  grands  réservoirs  du  Nil.  Speke  et  Grant  avaient  sé- 
journé chez  les  peuples  riverains  de  cet  immense  bassin 
d'eau  douce.  Sur  leurs  indications,  sir  Samuel  Baker 
parvint  à  un  autre  grand  lac,  qu'il  appela  le  lac  Albert; 
c'est  aussi  un  réservoir  du  Nil.  Baker  visita  les  pays 
situés  entre  les  deux  lacs,  se  donnant  pour  un  prince 
européen,  traitant  d'égal  à  égal  les  petits  despotes  de 
ces  contrées,  vivant  à  leurs  cours,  et  se  trouvant,  bien 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


113 


malgré  lui,  plus  ou  moins  engagé  dans  leurs  querelles. 

Pendant  que  s'accomplissaient  les  explorations  dont 
nous  venons  de  parler,  un  autre  intrépide  voyageur  pour- 
suivait de  son  côté  les  siennes,  entreprises  avant  les  dé- 
couvertes de  Speke  et  de  Baker. 

Livingstone,  parti  pour  l'Afrique  en  1840,  y  était  resté 


Kig.  39.  —  Rochers  sur  le  Tanganyika. 


d'abord  douze  ans.  Il  y  retourna  une  seconde  et  une  troi- 
sième fois,  après  quelques  mois  de  séjour  en  Angleterre. 
Quoiqu'il  ne  fût  plus  jeune  et  qu'il  eût  cruellement  souf- 
fert, il  ne  pouvait  se  résigner  au  repos.  Pendant  bien  des 
années,  il  parcourut  l'Afrique  australe,  le  bassin  du 
Zambèseet  la  région  des  lacs.  Plusieurs  fois  des  rumeurs 
sinistres  se  répandirent  en  Europe  sur  le  sort  de  l'illustre 
explorateur.  Des  expéditions  furent  organisées  pour  aller 
à  sa  recherche  :  Cameron  et  Stanley  y  ont  rencontré  une 
célébrité  méritée.  Un  jour,  la  nouvelle  de  cette  mort  de 


15 


114  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

Livingstone ,  si  souvent  annoncée ,  précéda  de  peu ,  cette 
fois,  la  dépouille  de  l'homme  persévérant  mort  au  champ 
de  labeur  :  on  le  ramenait  en  Angleterre  pour  y  être 
inhumé  à  Westminster,  à  côté  des  rois ,  des  héros  et  des 
grands  génies  de  ce  pays. 

C'est  surtout  en  comparant  une  carte  de  l'Afrique  telle 
qu'on  la  connaissait  il  y  a  une  quarantaine  d'années  et  les 
cartes  actuelles,  qu'on  est  frappé  de  toute  la  prodigieuse 
étendue  des  travaux  de  Livingstone. 

Avant  lui,  on  "se  contentait,  au-dessous  de  l'équateur, 
de  dessiner  les  côtes,  le  cours  du  fleuve  Orange  et,  un 
peu  au  hasard,  quelques  montagnes  parallèles  à  la  mer. 
«  Du  Congo,  l'embouchure  seule  était  indiquée,  un  trait 
incertain  figurait  le  Zambèse  jusqu'à  2  ou  300  kilomètres 
de  la  côte,  un  pointillé  aventureux  donnait  au  lac  Maravi 
un  contour  aussi  vague  que  les  renseignements  recueillis 
à  son  sujet,  et  le  reste  de  l'intérieur  était  d'une  blancheur 
immaculée.  Livingstone  est  venu,  et  avec  une  persévé- 
rance qui  a  peu  à  peu  attiré  l'attention  et  lui  vaut  au- 
jourd'hui l'admiration  du  monde  entier,  il  a  poursuivi 
l'exploration  de  cette  région  inconnue.  C'est  à  lui  que  re- 
vient l'honneur  d'avoir  dressé  la  carte  actuelle  dont  le 
cadre  seul  existait  avant  ses  voyages.  La  découverte  du 
lac  Ngami,  des  rivières  Tioungué  et  Tchobé,  le  tracé  du 
cours  du  Zambèse,  la  découverte  de  ce  curieux  lac  Dilolo 
qui  envoie  des  eaux  à  l'océan  Indien  par  le  Zambèse  et  à 
l'océan  Atlantique  par  le  Congo ,  le  relevé  des  côtes  du 
Nyassa  (le  Maravi  des  Portugais) ,  du  lac  Pamalombé,  la 
découverte  et  le  tracé  du  cours  du  Chiré,  leur  déversoir 
dans  le  Zambèse,  la  découverte  du  lac  Chiroua,  de  l'ex- 
trémité méridionale  du  lac  Tanganyika,  du  lac  Bangoue- 
lo,  du  lac  Moëro,  du  lac  Landj  et  du  Loualaba,  cette 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  115 

mystérieuse  rivière  qui  relie  ces  trois  lacs  et  dans  le  bas- 
sin de  laquelle  il  s  est  obstiné  jusqu'à  la  mort,  le  tracé  de 
la  Rofouma,  le  relief  des  contrées  que  traversent  ces 
cours  d'eau,  toute  la  masse  de  faits  géographiques  qui  ont 
si  complètement  modifié  les  idées  sur  l'Afrique,  c'est  à 
lui  que  nous  en  devons  la  révélation  (1).  » 

Le  lieutenant  Cameron  avait  vingt-neuf  ans  quand  on 
songea,  en  1873,  à  lui  confier  la  direction  d'une  expédi- 
tion dont  le  but  était  d'aller  au  secours  de  Livingstone  et 
de  l'aider  à  achever  son  œuvre.  Il  était  préparé  à  cette 
mission  par  un  long  séjour  sur  la  côte  africaine  et  par  la 
connaissance  de  la  langue  kissouahili,  parlée  dans  l'inté- 
rieur partout  où  le  commerce  arabe  a  pénétré. 

Cameron  était  lieutenant  de  vaisseau  dans  la  marine 
anglaise.  Il  partit  au  mois  de  mars  1873  de  Bagamoyo,  et 
arriva  en  novembre  1875  au  port  de  Katombéla,  sur  l'o- 
céan Atlantique,  après  avoir  traversé  l'Afrique  dans  sa 
largeur,  presque  en  ligne  droite,  non  sans  courir,  comme 
on  le  pense  bien,  de  nombreux  dangers,  dans  un  voyage 
si  extraordinaire.  Il  usa  toujours  vis-à-vis  des  indigènes 
d'une  extrême  douceur,  sauf  de  rares  exceptions  où  il  fut 
obligé  de  leur  faire  entendre  «  le  son  »  de  sa  grosse  ca- 
rabine. Et  plus  d'une  fois  aussi  il  vit  fuir  devant  lui  des 
populations  qui,  vivant  dans  la  crainte  perpétuelle  de 
tomber  en  esclavage,  redoutaient  l'approche  de  sa  cara- 
vane. 

M.  Stanley,  Américain,  correspondant  du  New-York 
Herald,  fut  aussi  envoyé  à  la  recherche  de  Livingstone 
par  les  propriétaires  de  ce  journal.  Il  rejoignit  ce  dernier, 
en  octobre  1871,  à  Oudjiji,  sur  la  rive  orientale  du  lac 

(1)  Paul  Bourde. 


116  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Tanganyika.  Il  l'accompagna  dans  une  exploration  de  la 
partie  nord  de  ce  lac,  et  rapporta  en  Europe  des  lettres  et 
un  Journal  de  celui  qu'il  avait  été  assez  heureux  de  re- 
trouver vivant,  et  plein  encore  de  confiance  dans  l'achève- 
ment de  son  œuvre. 

L'explorateur  américain  réussit,  comme  avant  lui  le 
lieutenant  Cameron,  à  traverser  l'Afrique  équatoriale  de 
l'est  à  l'ouest.  Parti  du  Zanguebar,  il  arriva  à  Saint- 
Paul  de  Loanda,  sur  la  côte  occidentale  d'Afrique,  avec 
115  hommes  de  son  expédition.  Il  avait  quitté  Nyangoué 
le  5  novembre  1876;  c'est  le  point  d'où  Cameron  se  propo- 
sait de  gagner  le  lac  Sankora  par  le  Loualaba,  et  de  des- 
cendre ce  grand  cours  d'eau,  supposé  en  communication 
avec  le  Congo,  jusqu'à  la  mer. 

L'officier  anglais  avait  dû  modifier  cet  itinéraire  et 
tourner  brusquement  au  sud  jusqu'à  Kisenga,  pour  mar- 
cher ensuite  vers  Benguëla  par  une  ligne  à  peu  près  plein 
ouest.  Stanley  s'est  davantage  rapproché  de  l'équateur. 
Après  avoir  traversé  par  terre  l'Oureggou ,  ne  pouvant 
plus  avancer  au  milieu  de  forêts  impraticables,  il  passa 
le  Loualaba  et  continua  son  voyage  le  long  de  la  rive 
gauche,  à  travers  l'Oukousou  du  nord-est.  Malgré  les 
continuelles  attaques  des  indigènes,  l'expédition,  pour- 
vue de  dix-huit  canots  et  d'un  bateau  d'exploration,  réus- 
sit à  descendre  le  fleuve  du  Congo,  semé  de  grandes  îles, 
et  aussi  de  cataractes,  qui  obligèrent  nombre  de  fois  les 
voyageurs  à  prendre  terre  et  à  traîner  leurs  embarcations 
le  long  des  rives. 

De  Borna,  l'expédition  gagna  par  vapeur  Cabinda 
(13  août  1877)  et,  de  là,  Saint-Paul  de  Loanda,  fort 
éprouvée  par  la  dysenterie,  le  scorbut  et  ces  ulcères 
particuliers  à  l'Afrique,  qui  rongent  la  chair  des  pieds 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  119 

jusqu'à   l'os,   et  dont    Livingstone  eut  tant  à  souffrir. 

Dans  une  autre  partie  encore  inexplorée  de  l'Afrique 
centrale ,  dans  la  région  arrosée  par  le  Bahr-el-Gazal  (la 
rivière  des  Gazelles)  et  ses  affluents,  un  savant  natura- 
liste a  fait  un  séjour  de  plusieurs  années  (1868-1871). 
Schweinfurth  fut  séduit  surtout  par  les  richesses  nou- 
velles qui  s'offraient  à  lui .  se  désintéressant  de  tout  ce 
qui  n'avait  pas  un  rapport  direct  avec  ses  études.  La  re- 
lation de  son  voyage  a,  cependant,  la  plus  grande  valeur 
pour  la  connaissance  d'un  pays  très  sauvage,  peuplé 
d'anthropophages  et  voisin  de  la  seule  partie  du  conti- 
nent africain  demeurée  mystérieuse,  et  figurant  encore 
sur  les  cartes  avec  cette  mention  :  «  Région  inconnue  » . 

Enfin,  plus  récemment  encore,  un  officier  portugais, 
le  major  Serpa-Pinto ,  a  réussi  à  traverser  l'Afrique  de 
l'Atlantique  à  l'océan  Indien,  ou  plus  exactement  de 
Benguela  à  Durban.  Grâce  à  sa  relation,  nous  avons  été 
renseignés  sur  bien  des  contrées  inconnues  jusqu'ici.  Sur 
plusieurs  points  aussi,  ses  explorations  ont  complété 
celles  de  Livingstone  dans  l'Afrique  australe.  Quant  au 
voyageur,  il  semble  avoir  couru  bien  des  dangers,  s'être 
soustrait  à  plus  d'une  embûche.  Il  a  triomphé  de  l'astuce 
des  souverains  des  pays  traversés  par  lui ,  du  mauvais 
vouloir  de  ses  propres  serviteurs ,  des  maladies  inévita- 
bles, et  même  des  bêtes  féroces,  —  car  le  major  n'a  jamais 
hésité  à  suivre  un  lion  dans  les  hautes  herbes.  Une 
nuit,  il  en  a  tué  deux,  à  la  faveur  de  la  lumière  de  ma- 
gnésium :  on  peut  bien  le  croire,  puisqu'il  a  rapporté  les 
griffes  de  ces  animaux. 

Le  major  Serpa-Pinto  s'est  donné  partout  comme  un 
envoyé  du  roi  de  Portugal  (le  «  Mouéné  Pouto  »,  comme 
disent  tous  les  peuples  de  l'Afrique  méridionale),  en  vue 


120  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

d'établir  ou  plutôt  de  développer  des  relations  commer- 
ciales déjà  existantes. 

Il  y  aurait  plus  que  de  l'injustice  à  passer  sous  silence 
les  travaux,  les  efforts  persévérants,  les  souffrances  et 
souvent  les  succès,  de  plusieurs  explorateurs  qui  ont 
pénétré  en  Afrique  par  divers  points.  Sans  remonter 
trop  loin  dans  le  passé,  une  foule  de  noms  se  présentent 
à  notre  souvenir,  —  ceux  de  Caillé,  Clapperton,  Laing, 
du  docteur  Covven,  du  lieutenant  Denovan,  du  fils  de 
Mungo-Park,  du  jeune  et  vaillant  Vogel,  du  docteur 
Overweg  et  de  Richardson,  compagnons  du  docteur 
Barth. 

Plus  près  de  nous,  nous  devrions  encore  payer  des 
dettes  de  reconnaissance  à  Guillaume  Lejean,  qui  a  visité 
la  haute  Nubie,  au  marquis  de  Compiègne,  pour  ses 
explorations  du  Gabon,  du  pays  des  Pahouins  et  de  l'O- 
gooué,  au  docteur  Matteucci  et  à  M.  Massari,  son  ami, 
pour  leur  voyage  de  la  mer  Rouge  au  golfe  de  Guinée  ; 
à  M.  Savorgnan  de  Brazza,  qui  a  fait  triompher  la  poli- 
tique française  et  les  intérêts  français  dans  cette  région 
du  Congo,  qui  est  l'une  des  clés  de  l'Afrique  centrale. 

M.  Trémaux  nous  a  montré  le  Soudan  et  l'esclavage  ; 
Gérard  Rohlfs  est  allé  à  l'oasis  de  Koufara  et  aux  mon- 
tagnes Noires;  le  docteur  Nachtigal  a  décrit  la  région 
qui  s'étend  de  la  Tripolitaine  au  pays  des  Gaberis  et  au 
delà,  par  l'Ouadaï.  M.  Ch.  de  Rouvre  a  passé  huit  années 
(1870-78)  sur  les  rives  du  Zaïre,  où  il  a  entretenu  des 
relations  suivies  avec  les  indigènes,  et  il  nous  a  fait  con- 
naître les  ressources  commerciales  de  la  Guinée  méri- 
dionale. 

Baldwin,  l'infatigable  chasseur,  Baines  le  naturaliste, 
ont  augmenté  la  somme  de  nos  connaissances  sur  l'A- 


Fis.  41.  —  Nubien. 


16 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  123 

frique  australe;  Georges  Ebers  sur  la  Nubie,  Victor  Lar- 
geau  sur  le  pays  de  Rirha,  Ouargla  et  Ghadamès,  le  lieu- 
tenant Mage  sur  le  Soudan  occidental,  Alfred  Marche  sur 
le  Sénégal  et  FOgôoué,  M.  Lambert  et  le  docteur  Bayol 
sur  le  Fouta  Djalon,  le  commandant  Gallieni  sur  le  haut 
Niger.  Ce  jeune  officier  de  notre  infanterie  de  marine  a 
reçu  du  gouverneur  du  Sénégal  la  mission  de  pénétrer 
dans  la  vallée  du  haut  Niger  par  le  massif  montagneux 
compris  entre  ce  grand  cours  d'eau  et  le  Sénégal  (1880- 
1881).  Ajoutons  que  M.  G.  Révoil  a  entrepris  une  ex- 
ploration du  pays  des  Somalis,  voisin  de  la  mer  Rouge. 

Nous  oublions  d'autres  voyageurs  et  d'autres  résultats 
acquis. 

Combien  ont  payé  de  leur  vie  leur  dévouement  à  la 
science  et  à  la  civilisation!  le  baron  de  Decken  et  ses 
compagnons,  massacrés  chez  les  Somalis  en  1866; 
C.  Anderson,  mort  en  1867  dans  le  pays  d'Ovampo; 
Ernest  Linant  de  Bellefonds ,  mort  victime  d'une  trahi- 
son sur  le  haut  Nil  Blanc  en  1875,  etc.,  et  plus  près  de 
nous  :  Maes,  Crespel,  Wautier,  Deleu,  Popelin,  Debaize, 
Madoni,  Fraccaroli,  Gessi,  Pioggia,  le  Dr  Smith,  Keith 
Johnston,  Elton,  Stahl,  Phipson,  Wybrandt,  Pinkerton, 
Hildebrandt,  Le  Saint,  Bonnat,  Soleillet. 

Combien  aussi  de  missionnaires,  à  qui  sont  dues  tant 
de  précieuses  communications,  n'ont  pas  été  moissonnés 
par  les  fièvres  entre  la  côte  de  Zanzibar  et  les  lacs  inté- 
rieurs, ou  sur  le  littoral  de  l'Atlantique!  L'Afrique  a  le 
don  puissant  d'exciter  notre  curiosité,  mais  c'est  une 
terre  meurtrière. 


IV. 


L'Afrique  équatoriale.  —  Les  lacs.  —  Les  grands  fleuves.  —  Le  Nil.  —  Le 
Sénégal.  —  Le  Niger.  —  Le  Congo.  —  Le  Zambèse.  —  Montagnes.  —  Les 
savanes.  —  Les  déserts.  —  Les  rivages. 


Quelle  est  donc  cette  région  des  lacs,  naguère  encore 
si  mystérieuse  et  qui,  tout  d'un  coup,  a  surgi  comme  un 
nouveau  monde,  et  a  pris  une  si  grande  place  dans  les 
spéculations  des  savants,  des  hommes  d'État,  des  phi- 
lanthropes, des  missionnaires  et  même  des  commerçants? 

La  partie  équatoriale  de  l'Afrique,  dans  la  région  de 
ses  grands  lacs  d'où  sort  le  Nil,  a  une  hauteur  moyenne 
de  1,000  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Cette 
portion  du  globe,  composée  principalement  de  roches 
granitiques,  n'a  jamais  été  submergée,  ni  bouleversée 
par  des  volcans,  et  semble  n'avoir  subi  aucune  modifica- 
tion dans  son  état  primitif. 

Les  campagnes  sont,  pendant  une  longue  saison,  arro- 
sées par  des  pluies  qui,  dans  une  zone  de  six  degrés 
dont  l'équateur  occupe  le  centre,  tombent  depuis  février 
jusqu'à  la  fin  de  novembre;  mais  ces  pluies  sont  sur- 
tout abondantes  du  mois  d'avril  au  mois  d'août.  Elles 
renouvellent  les  approvisionnements  des  lacs  et,  s'échap- 
pant  en  divers  cours  d'eau ,  elles  vont  au  loin  fertiliser 
les  terres. 

Le  climat  de  la  région  des  lacs  est  assez  tempéré.  Les 
pluies  qui  tombent  à  torrents,  chaque  jour,  vers  le  soir, 
pendant  la  longue  saison  dont  nous  venons  de  parler, 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  125 

achèvent  de  rendre  la  température  fort  supportable; 
ruais,  faute  d'une  suffisante  exploitation  du  sol,  l'air  est 
très  insalubre. 

Les  lacs  équatoriaux  sont  de  diverses  grandeurs;  pour 
la  plupart,  ils  s'étendent,  du  nord  au  sud,  au  pied  de 
montagnes  qui  courent  parallèlement  à  la  côte  de  l'o- 
céan Indien.  Les  dénombrer,  les  grouper  ne  peut  donner 


Fig.  42.  —  Un  radeau. 


qu'une  très  imparfaite  idée  de  leurs  positions;  essayons 
néanmoins. 

En  remontant  du  sud  au  nord,  il  y  a  d'abord,  —  sans 
compter  le  Chiroua,  —  le  lac  Nyassa,  découvert  par  Li- 
vingstone  en  1859;  il  est  assez  isolé  et  se  trouve  le  plus 
rapproché  de  la  mer,  à  la  hauteur  des  îles  Comores.  Le 
Nyassa  est  très  profond.  A  une  courte  distance  de  ses 
rives,  une  ligne  de  plus  de  90  mètres  ne  touche  pas.  Un 
grand  nombre  de  rivières  se  jettent  dans  ce  lac;  mais, 
à  l'extrémité  nord,  il  en  est  une  qui  en  sort.  Des  monta- 
gnes riveraines,  hautes  de  3,000  à  3,500  mètres,  ser- 
rent la  nappe  d'eau  de  très  près. 


126  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Au  nord-ouest  du  Nyassa,  un  groupe  très  remarqua- 
ble de  lacs  communiquent  entre  eux;  ils  vont  perdre 
leurs  eaux  dans  la  région  encore  inconnue  de  l'Afrique 
centrale,  peut-être  en  donnant  naissance  au  fleuve  Zaïr^ 
ou  Congo;  ce  sont  les  lacs  Bangoueolo,  Moëro,  Kamo- 
londo,  Lincoln  (ou  Moura?),  enfin  un  lac  innommé, 
semé  d'îles,  et  d'où  s'échappe  le  fleuve  dont  nous  par- 
lons. 

Un  deuxième  groupe  est  formé  du  lac  Tanganyika, 
que  Burton  et  Speke  virent  en  1858,  du  lac  Hikoua  ou 
Léopold,  du  Nyanza  du  Karagoué,  auquel' ce  dernier 
explorateur,  Speke,  imposa  le  nom  de  Victoria  Nyanza, 
et  du  Mwoutan,  que  découvrit  sir  Samuel  Baker,  en 
1864,  et  plus  connu  sous  le  nom  d'Albert  Nyanza.  La 
reconnaissance  du  lac  Victoria  ne  se  fît  pas  d'un  seul 
coup,  et  pendant  plusieurs  années  nous  avons  vu  trois 
lacs  de  noms  différents  figurer  sur  les  cartes  dans  le 
tracé  de  la  plus  large  de  ces  nappes  d'eau  placées  sous 
l'équateur.  Nous  négligeons  avec  intention  quelques  lacs 
secondaires,  le  lac  Baringo,  le  lac  Manyara,  etc.;  enfin, 
le  lacNgami,  dans  l'Afrique  australe.  Le  lac  Kassali,  vu 
de  loin  par  Cameron ,  est  couvert  de  végétaux  sur  les- 
quels les  indigènes,  à  l'aide  de  troncs  d'arbres  et  de 
terre,  établissent  des  îles  flottantes,  qui  supportent  des 
cultures  et  peuvent,  au  gré  des  habitants,  voyager  d'un 
rivage  à  l'autre. 

A  l'époque  des  tempêtes  équinoxiales,  les  gros  temps 
sont  terribles  sur  tous  ces  lacs.  De  hautes  vagues  y  don- 
nent le  mal  de  mer  aux  mariniers  du  Nil.  Parfois,  sur 
une  longue  étendue,  leur  surface  est  couverte  de  roseaux  ; 
ailleurs,  des  masses  flottantes  de  végétaux  (ambatch  ou 
herminiera)  colorent  leurs  eaux  d'une  teinte  rougeâtre 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


127 


par  la  décomposition  de  leur  écorce,  et  sont  assez  volu- 
mineuses pour  entraver  la  navigation. 

Le  Tanganyika,  le  plus  remarquable  de  tous  ces  lacs, 
a  près  de  700  kilomètres  de  long  et 
une  largeur  moyenne  de  40  kilomè- 
tres. Cameron  a  relevé  l'embouchure 
de  96  rivières  qui  s'y  jettent.  Les 
bords  de  ce  lac  ont  un  caractère  uni- 
forme :  ce  sont  des  montagnes ,  cou- 
pées de  vallées,  qui  descendent  vers 
le  rivage.  Aux  montagnes,  couver- 
tes d'immenses  forêts  d'un  vert  som- 
bre, correspondent  des  falaises  rou- 
ges, qui  s'avancent  en  promontoire 
dans  l'eau  ;  aux  vallées,  des  baies  qui 
s'arrondissent  dans  l'intérieur  des 
terres.  Il  n'y  a  pas  en  Afrique  de 
pays  plus  fertile  que  les  pays  rive- 
rains de  ce  lac. 

Sir  Samuel  Baker  a  trouvé  l'Albert 
Nyanza  encombré  de  ces  bancs  flot- 
tants de  roseaux,  dont  nous  venons 
de  parler;  ils  empêchaient  les  canots 
d'aborder.  Ces  bancs  paraissaient 
s'être  formés  des  détritus  d'une  vé- 
gétation aquatique,  clans  laquelle  le 
^oseau  papyrus  a  pris  racine.  L'épaisseur  de  la  masse 
flottante  est  d'environ  trois  pieds,  et  si  ferme,  que  l'on 
peut  marcher  dessus,  sans  courir  d'autre  risque  que 
d'enfoncer  jusqu'à  la  cheville  dans  la  vase.  Sous  ces  ra- 
deaux de  végétation ,  l'eau  est  extrêmement  profonde ,  et 
le  rivage  se  trouvé  ainsi  protégé  sans  interruption  par 


128  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

cette  jetée,  d'une  formation  si  bizarre.  Un  jour,  l'explo- 
rateur vit  une  terrible  rafale  et  le  soulèvement  de  l'eau 
en  détacher  de  grands  morceaux ,  et  le  vent  agissant  sur 
les  roseaux  comme  sur  des  voiles ,  poussa  de  côté  et  d'au- 
tre sur  le  lac  des  îles  flottantes  de  quelques  ares  d'étendue. 

Maintenant,  pour  mémoire  seulement,  mentionnons 
le  lac  Tchad,  très  au  nord,  en  plein  Soudan;  nous  en 
parlerons  plus  loin. 

Si  les  lacs  sont ,  pour  ainsi  dire ,  cantonnés  dans  la  ré- 
gion du  sud-est,  sauf  le  lac  Tchad  qui  occupe  une  posi- 
tion centrale  en  Afrique ,  il  n'en  est  pas  de  même  des 
fleuves 

Ils  se  déversent  dans  trois  mers.  C'est  le  Nil ,  fleuve 
immense  dont  les  embouchures  sont  sur  la  Méditerranée; 
ce  sont,  sur  le  versant  de  l'Atlantique,  le  Sénégal  et  la 
Gambie,  qui  descendent  des  monts  de  Kong;  le  Niger, 
qui  se  jette  dans  le  golfe  de  Guinée  par  de  nombreuses 
bouches,  forme  un  delta  aussi  considérable  que  celui  du 
Nil;  c'est  encore,  sur  le  même  versant,  l'Ogôoué,  qui  at- 
teint l'Atlantique  au  golfe  de  Biafra ,  le  Zaïre  ou  Congo , 
sur  lequel  nous  reviendrons,  le  Coanza,  qui  franchit,  par 
une  série  de  cascades ,  les  derniers  gradins  des  plateaux 
de  l'intérieur,  avant  d'arriver  à  la  côte;  le  fleuve  Orange, 
qui  roule,  sur  les  plateaux  de  l'Afrique  australe,  ses 
eaux  presque  taries  avant  de  parvenir  à  l'Océan. 

Enfin ,  le  versant  de  l'océan  Indien  est  arrosé  par  deux 
cours  d'eau  importants  :  le  Limpopo  et  le  Zambèse,  qui 
descendent  des  plateaux  intérieurs. 

De  tous  les  grands  fleuves  qui  sillonnent  le  globe,  le 
Nil  est  celui  qui,  de  tous  temps,  a  le  plus  vivement  oc- 
cupé, et  l'on  pourrait  même  dire  passionné  les  esprits. 
C'est  le  seul  cours  d'eau  considérable  que  l'antiquité  ait 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  129 

pu  connaître,  au  moins  en  partie,  dune  façon  exacte.  Le 
Gange,  l'Indus,  le  «  fabuleux  Hydaspe  »,  dont  parle  Ho- 
race ,  ne  s'offraient  à  l'étude  des  anciens  qu'à  travers  les 
ténèbres  d'une  incertitude ,  que  les  expéditions  de  Sésos- 
tris  et  d'Alexandre  n'avaient  pu  entièrement  dissiper. 
L'Egypte,  visitée  de  bonne  heure  par  Hérodote,  conquise 
par  Alexandre,  devenue  grecque  avec  les  Ptolémées  et 
romaine  avec  Auguste ,  était  ouverte  aux  peuples  de  l'Oc- 
cident. Les  grands  systèmes  d'eaux  de  l'Inde  et  ceux  de 
la  Chine  et  de  l'Amérique  sont  tous  océaniques;  seul,  le 
Nil,  après  un  cours,  qui  est  peut-être  le  plus  long  de  tous, 
—  plus  long  que  celui  des  Amazones  et  que  celui  du  Mis- 
sissipi ,  se  jette  dans  une  mer  intérieure,  à  côté  de  ces  co- 
lonies dont  la  civilisation  grecque  avait  parsemé  le  litto- 
ral de  l'Asie  Mineure  et  toute  la  mer  Egée. 

Ces  sept  embouchures,  formant  un  double  delta,  cette 
fécondité  exceptionnelle  dont  il  dotait  la  basse  Egypte, 
cette  crue  périodique,  tantôt  bienfaisante,  tantôt  dévas- 
tatrice, ce  mystère  même  qui  dérobait  son  origine,  tout 
le  recommandait  à  l'attention. 

Les  explorateurs  de  notre  temps  ont  fait  faire  au  pro- 
blème des  sources  du  Nil  le  plus  grand  pas  vers  sa  so- 
lution. L'hypothèse  de  l'existence  d'une  réunion  de  lacs 
sur  le  vaste  plateau  de  l'Afrique  équatoriale,  émise,  dès 
1852,  par  Murchison,  le  célèbre  géologue  anglais,  fortifiée 
par  les  découvertes  successives  de  Livingstone,  de  Speke, 
de  Baker  et  de  Stanley,  est  aujourd'hui  devenue  une 
donnée  scientifique  exacte. 

Il  ne  reste  plus  à  déterminer  que  le  point  de  départ  ex- 
trême du  cours  d'eau,  —  rivière  ou  ruisseau,  —  qui  vient 
du  plus  loin  apporter  son  tribut,  bien  modeste  peut-être, 
à  l'un  des  puissants  réservoirs  qui  alimentent  largement 


130  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

le  Nil.  C'est  encore  une  notion  incertaine,  mais  qui  n'a 
véritablement  qu'un  intérêt  secondaire  et,  en  quelque 
sorte,  purement  géographique. 

Il  est  certain  qu'en  étudiant  le  cours  du  fleuve  qui 
vient  répandre  la  vie  dans  les  sables  brûlés  de  la  Nubie 
et  de  la  basse  Egypte,  sous  un  ciel  où  il  ne  pleut  point, 
et  en  remarquant  combien  sont  peu  nombreux  ses  af- 
fluents, et  combien  sont  puissantes  ses  inondations 
périodiques ,  aux  mois  de  juillet  et  d'août  (époque  de  l'an- 
née où  partout  les  chaleurs  font  baisser  les  eaux  flu- 
viales) ,  on  ne  pouvait  guère  s'arrêter  à  la  supposition  de 
commencements  modestes  pour  le  Nil,  comme  pourtant 
de  fleuves;  l'on  ne  pouvait  penser  qu'il  sort,  mince  filet 
d'eau,  du  creux  d'un  rocher.  Il  ne  faut,  en  effet,  rien 
moins  que  plusieurs  grands  réservoirs,  recueillant  les 
eaux  tombées  sur  la  surface  de  vastes  bassins,  à  l'é- 
poque des  abondantes  pluies  équatoriales,  pour  remplir 
largement,  dès  sa  naissance,  le  lit  d'un  fleuve  si  impo- 
sant. 

Ces  pluies  lui  apportent,  chaque  année,  une  immense 
quantité  d'eau,  qui  élève  son  niveau.  Le  fleuve  com- 
mence à  monter  dans  les  premiers  jours  de  juillet,  at- 
teint son  maximum  de  hauteur  vers  la  fin  de  septembre 
et  baisse  ensuite  graduellement  jusqu'au  milieu  de  mai 
de  l'année  suivante.  Le  Nil  élève  continuellement  son  lit 
par  ses  dépôts  successifs  de  limon  ;  on  a  calculé  que  cet 
exhaussement  est  d'un  mètre  en  neuf  siècles;  cette  élé- 
vation est  plus  considérable  en  dehors  du  lit  du  fleuve, 
dans  les  plaines  où  l'eau  déborde  ou  est  amenée  artifi- 
ciellement. 

A  mesure  que  Ton  approche  de  l'équateur  en  remon- 
tant le  Nil,  la  végétation  se  développe  de  plus  en  plus. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


133 


Jusqu'à  Gondokoro,  la  navigation  sur  le  fleuve  ne  laisse 
apercevoir  que  des  marécages  sans  fin,  s'étendant  à 
perte  de  vue,  habités  par  les  hippopotames  et  infestés  de 
moustiques.  Le  fleuve,  dont  les  eaux  sont  grises,  char- 
rie des  herbes,  des  roseaux,  des  troncs  d'arbres,  sur  les- 


Fig.  15.    -  Le  Elipon,  prés  du  lac  Victoria. 


quels  sont  perchées  des  cigognes  et  des  grues.  Mai-, 
après  avoir  dépassé  Gondokoro ,  l'aspect  du  pays  se  mo- 
difie sensiblement.  Bientôt  on  trouve  des  campagnes  ma- 
gnifiques, où  les  plaines  gazonnées  alternent  avec  les 
bois,  et  rappellent,  en  les  écrasant  de  leur  supériorité, 
les  créations  des  jardiniers  paysagistes.  Le  pays  de  Médi 


134  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

offre,  dans  son  entier,  l'image  d'un  véritable  parc  natu- 
rel. Le  vert  des  prairies  y  est  piqué  de  bouquets  de  ta- 
marins gigantesques  au  feuillage  sombre. 

L'Ounyoro  se  présente  ensuite  avec  ses  vastes  plaines , 
basses  et  marécageuses ,  rendues  impénétrables  par  d'in- 
terminables forêts  de  menus  arbres,  de  broussailles  et 
de  hautes  herbes.  Quelques  rares  collines,  d'une  forme 
conique,  ne  suffisent  pas  à  rompre  la  monotonie  des  sites. 
Les  bananes,  les  patates  douces,  le  sésame  et  le  millet 
forment  la  maigre  culture  des  terres. 

Les  habitants,  à  l'unisson  avec  le  pays,  se  couvrent 
d'une  façon  sordide  de  peaux  de  bêtes,  et  se  réunissent 
dans  de  misérables  villages,  aux  huttes  étroites  et  mal- 
saines. En  fait  de  bétail,  ils  ne  possèdent  guère  que  des 
chèvres,  rarement  des  vaches.  Mais,  dans  ces  latitudes  , 
les  extrêmes  se  touchent.  Au  cœur  même  de  l'Ounyoro , 
à  Rondogani,  sur  les  bords  du'Nil,  les  plus  riantes  pers- 
pectives s'offrent  à  la  vue. 

Le  fleuve  coule  largement  entre  deux  rives  verdoyantes, 
distantes  l'une  de  l'autre  de  600  à  700  mètres.  Du  milieu 
de  son  lit,  s'élèvent  des  îlots  habités  par  les  pêcheurs,  ou 
des  récifs  sur  lesquels  s'abattent  hirondelles  de  mer,  flo- 
ricans  et  pintades,  et  où  les  crocodiles  se  chauffent  au 
soleil,  tandis  que  les  hippopotames  s'agitent  à  travers 
les  roseaux. 

Au  delà  des  berges,  errent  de  nombreux  troupeaux 
d'antilopes.  Le  Soga,  qui  est  une  province  de  l'Ounyoro, 
semble  appartenir  aux  bêtes  saunages.  Les  éléphants  s'y 
promènent  par  bandes.  Les  champs  de  bananiers  y  sont 
remplis  d'hippopotames  et  les  jungles,  d'antilopes.  Les 
lions  s'y  montrent  fréquemment  et  sont  d'une  très  grande 
férocité.  Il  y  a  des  régions  d'une  fertilité  exceptionnelle, 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


135 


aux  environs  des  chutes  de  Ripon,  situées  non  loin  du 
point  où  une  branche  du  Nil  sort  du  lac  Victoria. 

Le  Nil  présente  un  phénomène  curieux.  Depuis  le  con- 


Fia.  46. 


Chasse  de  nuit  au  crocodile. 


Huent  de  la  Saubat  jusqu'au  lac  Nau,  le  fleuve,  qui  a  de 
1,800  à  3,000  mètres  de  large,  est  littéralement  couvert 
par  la  végétation.  Un  arbuste,  que  les  Arabes  appellent 
ambatch  et  dont  le  bois  est  plus  léger  que  le  liège,  émet 
§es  racines  dans  l'eau;  le  vent  les  arrache  de  la  rive  et 
les  jette  dans  le  courant.  Quand  un  obstacle  les  arrête , 


136  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

elles  s'entassent;  des  papyrus  et  d'autres  plantes  se  mê- 
lent à  l'ambatch,  et  bientôt  le  Nil  coule  sous  un  parquet 
de  verdure.  Nous  avons  vu  quelque  chose  de  semblable 
dans  les  grands  lacs. 

Le  Nil  Blanc,  qui  est  un  des  affluents  les  plus  consi- 
dérables du  grand  fleuve  africain,  est  par  lui-même  si 
puissant,  si  large,  qu'à  400  lieues  de  la  mer  il  res- 
semble à  un  lac.  Tout  ce  qu'on  y  voit  est  en  rapport  avec 
ses  proportions  gigantesques.  L'hippopotame  dresse  sa 
tête  à  la  surface  des  eaux  et  se  roule  dans  les  courants 
qui  aboutissent  ■au  fleuve.  D'énormes  crocodiles  se  mon- 
trent, la  gueule  béante,  sur  le  rivage;  des  troupeaux 
d'éléphants  jouent  dans  les  pâturages;  entre  les  hauts 
palmiers  marchent  fièrement  les  girafes;  des  serpents, 
gros  comme  des  troncs  d'arbre,  reposent  dans  les  ma- 
rais ,  et  des  monticules  de  fourmis ,  de  dix  pieds  de  hau- 
teur, s'élèvent  au  milieu  des  joncs.  Dans  les  vastes  et 
épaisses  broussailles  obstruant  les  rives,  les  lions  affa- 
més rugissent,  et  les  Noirs  apparaissent  au  loin,  bran- 
dissant leurs  lances. 

A  l'endroit  où  le  Nil  Blanc  se  joint  avec  le  Bahr-el- 
Gazal  (rivière  des  Gazelles),  affluent  occidental  du  Nil, 
leurs  eaux  réunies  forment  ce  lac  Nau,  que  nous  venons 
de  nommer,  sans  l'avoir  compté  toutefois  parmi  les  lacs 
africains  :  c'est  à  proprement  parler  un  débordement 
permanent  des  deux  fleuves.  Cette  nappe  d'eau  a  une 
lieue  de  circonférence;  elle  entoure  une  île  couverte  d'une 
végétation  toute  tropicale.  La  ligne  blanchâtre  du  fleuve 
Blanc  se  dessine  distinctement  dans  cette  eau  calme, 
d'une  limpidité  si  parfaite  qu'on  peut  voir  les  poissons 
nager  parmi  les  plantes  aquatiques  qui  tapissent  le  fond 
du  lac.  Ce  vaste  miroir,  reflétant  le  bleu  du  ciel,  n'est 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


137 


trou  Die  â  sa  sur- 
face que  par  les 
ébats  des  hippopo- 
tames. 

Passons  au  ver- 
sant de  l'Atlanti- 
que. 

Le  Sénégal  est 
le  fleuve  le  plus 
important  de  no- 
tre établissement 
colonial  sur  la  côte 
occidentale  d'Afri- 
que. Ce  fleuve  s'a- 
vance vers  la  mer 
après  avoir  tra- 
versé de  rares  col- 
lines et  un  pays 
plat. 

A  la  saison  des 
pluies,  qui  com- 
mencent vers  le 
1er  juin,  le  fleuve 
inonde  la  partie 
basse  du  pays. 
Quand  les  eaux  se 
retirent,  elles  lais- 
sent de  larges  es- 
paces inondés,  qui 
ne  peuvent  sécher 
que  par  Tévapora- 
tion.Acemoment, 


Fig.  47.  —  Chef  Banibarra  en  costume  de  g 
(Haut  Sénégal.) 

18 


138  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

puliullent  les  moustiques.  Pendant  la  saison  sèche,  le 
fleuve  coule  entre  des  berges ,  qui  deviennent  de  plus  en 
plus  élevées  à  mesure  qu'on  le  remonte.  C'est  à  cette 
époque  que  les  hirondelles  d'Europe  viennent  chercher 
un  refuge  au  Sénégal  ;  elles  creusent  les  berges  du  fleuve 
pour  y  établir  leurs  nids.  Le  Sénégal,  comme  la  plupart 
des  fleuves  de  la  côte  d'Afrique,  se  jette  à  la  mer  par 
une  embouchure  qui  est  obstruée  par  une  barre  de  sables 
mobiles,  et  rendue  impraticable  durant  les  basses  eaux. 

Le  Niger,  ou  Dhioli-Ba,  est  le  second  fleuve  de  l'A- 
frique. Dans  un  parcours  navigable  de  plus  de  3,000  ki- 
lomètres, il  reçoit  près  des  trois  quarts  des  innombrables 
affluents  alimentés  par  les  pluies  périodiques  qui  se  pro- 
duisent à  époques  fixes  dans  le  Soudan,  comme  dans 
toutes  les  régions  de  la  zone  équatoriale;  le  restant  de 
ces  eaux  se  réunit  à  Test  dans  une  mer  intérieure ,  sans 
issue  connue  :  le  lac  Tchad.  Malheureusement  la  région 
inférieure  des  bouches  de  ce  puissant  cours  d'eau  est 
d'une  insalubrité  proverbiale  :  de  nombreux  marécages, 
tour  à  tour  submergés  par  les  eaux  douces  et  les  eaux 
de  la  mer,  y  produisent  des  émanations  pestilentielles. 

A  l'embouchure  de  ces  fleuves  africains  du  versant  de 
l'Atlantique,  se  produisent,  avec  plus  ou  moins  d'inten- 
sité, des  raz  de  marée,  d'une  durée  de  plusieurs  jours. 
La  houle  se  jette  sur  la  côte  en  vagues  rapides  de  plus  en 
plus  hautes  et  qui,  blanches  d'écume  et  grondant  comme 
un  tonnerre  lointain,  courent  les  unes  sur  les  autres  et 
tourbillonnent  en  bouillonnant  sous  un  ciel  de  plomb,  au 
milieu  de  la  brume  des  embruns.  Ces  vagues  finissent 
par  former  une  sorte  de  muraille  liquide,  qui  s'effondre 
avec  un  énorme  fracas,  produisant  sur  le  rivage  une  com- 
motion qui  se  fait  sentir  au  loin. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  130 

Un  cours  d'eau  qui  a  aussi  une  importance  considéra- 
ble, moins  par  son  volume  que  par  le  rôle  qu'il  est  appelé 
à  jouer,  comme  voie  de  communication,  c'est  l'Ogôoué, 
qui  est  presque  à  la  ligne  de  partage  des  deux  Guinées. 
On  connaît  les  expéditions  successives  du  marquis  de 
Compiègne  accompagné  de  M.  Marche,  l'expédition  alle- 
mande du  docteur  Lenz  et  surtout  celle  de  MM.  Savorgnan 
de  Brazza  et  Alfred  Marche.  M.  de  Brazza  a  mené  à  si 
bonne  fin  sa  première  expédition  qu'il  a  obtenu  l'appui 
du  gouvernement  français  pour  en  entreprendre  une  se- 
conde beaucoup  plus  importante.  Nous  allons  en  parler. 

Le  Congo  ou  Zaïre  est  le  fleuve-roi  de  la  côte  occiden- 
tale d'Afrique,  bien  qu'il  n'arrive  qu'en  troisième  ligne 
parmi  les  fleuves  de  ce  continent.  Son  embouchure  est 
immense:  elle  a  plus  de  11,009  mètres.  Cameron  compare 
cette  embouchure  à  celle  de  l'Amazone  et  du  Yang-Tsé- 
Kiang  pour  la  majesté,  la  rapidité  du  courant  et  le  vo- 
lume. 

Le  Concro  est  le  seul  lleuve  de  la  côte  occidentale  d'A- 
frique  qui  n'ait  point  de  barre  à  son  entrée.  Il  débouche 
dans  l'Océan  avec  une  telle  impétuosité  qu'à  dix  lieues 
au  large  la  mer  est  encore  colorée  par  ses  eaux,  dont  le 
volume  est  si  considérable  qu'elles  adoucissent  les  eaux 
de  l'Atlantique. 

Le  Loualaba,  ce  cours  d'eau  du  centre  de  l'Afrique 
qu'on  n'a  pas  encore  pu  suivre  jusqu'à  son  embouchure, 
n'est  autre  chose,  selon  toute  apparence,  que  le  Congo  ou 
Zaïre  sous  un  troisième  nom.  Coupant  la  large  ceinture 
de  montagnes  situées  entre  le  grand  plateau  central  et  le 
littoral,  il  descend  par  une  trentaine  de  chutes  et  de  ra- 
pides furieux  jusqu'au  grand  lleuve,  qui  se  trouve  entre 
les  cataractes  de  Yellala  et  la  mer.  Le  Loualaba  est  semé 


140  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

d'îles,  et  malheureusement  aussi  de  cataractes  infran- 
chissables, qui  obligèrent  maintes  fois  Stanley  et  ses  com- 
pagnons à  descendre  sur  la  rive  et  à  traîner  leurs  embar- 
cations sur  le  sol . 

Le  grand  Loualaba  varie,  dans  sa  largeur,  entre  4  et 
16  kilomètres.  Il  a  été  mesuré  par  Cameron  au  dernier 
point  reconnu  par  Livingstone  en  1871  (Nyangoué).  Ce 
fleuve  avait  dans  cet  endroit  932  mètres,  d'un  courant 
très  rapide.  Cameron  a  calculé  qu'à  l'étiage,  le  débit  du 
Loualaba  était  de  126,000  pieds  cubes  par  seconde,  c'est- 
à-dire  que  ce  cours  d'eau  avait  un  débit  égal  à  plus  d'une 
fois  et  demie  celui  du  Gange  en  temps  de  crue  et  à  trois 
fois  celui  du  Nil  à  Gondokoro. 

Lorsqu'on  pénètre  clans  le  Congo  par  son  embouchure, 
les  rives  apparaissent  bordées  d'îles,  couvertes  de  palétu- 
viers aux  racines  énormes  enchevêtrées  de  lianes,  au 
travers  desquelles  serpentent  un  grand  nombre  de  petits 
bras.  Au  milieu  de  ce  delta  s'ouvre  la  voie  navigable;  à 
48  kilomètres  de  l'embouchure,  le  fleuve  change  d'aspect. 
A  partir  de  là,  se  succèdent  de  vastes  îles,  couvertes 
d'herbes  hautes  et  serrées,  pâturage  ordinaire  des  hippo- 
potames, et  qui  ne  montrent  que  de  rares  bouquets  d'ar- 
bres. Ces  îles,  formées  de  terrains  d'alluvion,  se  détachent 
parfois  au  moment  des  hautes  eaux,  par  morceaux  de 
1,000  mètres  et  plus,  qui  descendent  le  cours  du  fleuve 
et  s'en  vont,  flottant  avec  les  végétaux  et  les  animaux 
qu'elles  nourrissent,  se  désagréger  en  pleine  mer. 

Enfin,  on  aperçoit,  derrière  de  véritables  murailles  de 
végétation,  quelques  hauteurs,  les  premières;  au  loin  les 
sommets  dénudés  des  montagnes  apparaissent,  légère- 
ment teintés  de  bleu.  Puis,  sur  la  rive  droite,  la  mon- 
tagne se  rapproche,  nue,  plaquée  d'énormes  blocs  étince- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


141 


lants  de  mica.  L'estuaire  du  Congo  prend  fin,  et  le 
paysage  change  encore  d'aspect;  les  îles  deviennent  mon- 
tueuses.  Bientôt,  tous  les  bras  du  fleuve  se  réunissent  en 
un  seul,  large  de  1,800  mètres  et  qui  coule  entre  de  hau- 
tes montagnes,  descendant  sur  les  rives  par  des  plans 


48.  —  Sur  les  rives  du  Congo. 


très  inclinés.  Le  fleuve,  dit  M.  Charles  de  Rouvre,  «  gronde 
comme  un  gigantesque  torrent  au  milieu  de  passes  étroi- 
tes bordées  d'une  opulente  végétation;  les  immenses 
murailles  qui  le  resserrent  s'entr'ouvrent  par  places  pour 
laisser  apercevoir  de  riants  vallons.  Le  paysage  est  d'un 
aspect  à  la  fois  pittoresque  et  grandiose.  »  Tel  est  le  Congo 
jusqu'aux  cataractes  ou  plutôt  jusqu'aux  rapides  de  Yellala. 


142  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

On  sait  ce  qui  a  été  tenté  sur  l'initiative  de  M.  de  Brazza 
pour  faire  prévaloir  l'influence  française  dans  les  vallées 
de  l'Alima  et  de  la  Niari,  ainsi  que  pour  assurer  le  libre 
parcours  des  voies  de  l'Ogôoué  et  de  l'Alima.  Notre  cham- 
bre des  députés  a  voté  en  1882  un  crédit  de  1,275,000 
francs  pour  subventionner  la  mission  de  M.  de  Brazza  et 
lui  permettre  d'établir  huit  stations  principales  reliées  par 
douze  postes,  et  devant  former  les  étapes  d'une  double 
route  vers  le  grand  fleuve  africain,  —  du  Gabon,  par 
l'Ogôoué  et  l'Alima,  et  de  la  mer  par  le  Quillion  et  la 
vallée  de  la  Niari,  —  ces  deux  routes  aboutissant  au  point 
où  le  Congo  cesse  d'être  navigable  lorsqu'on  remonte  son 
cours. 

De  son  côté,  Stanley,  repris  soudain  du  désir  de  re- 
tourner en  Afrique,  et  soutenu  par  l'Association  interna- 
tionale africaine,  placée  sous  le  patronage  du  roi  des 
Belges,  a  déployé  une  activité  capable  d'exercer  une  gran- 
de influence  sur  la  contrée  que  traverse  le  Congo.  Et  bien- 
tôt plusieurs  baleinières  à  vapeur  ont  pu  faire  sur  ce 
fleuve  un  service  quasi  régulier,  entre  Isanghila  et  Ma- 
nyanga.  Les  petits  steamers,  remontant  le  fleuve  africain 
à  partir  du  Stanley-Pool,  qui  est  la  partie  où  il  devient 
navigable,  pouvaient  sans  obstacle  sérieux  pénétrer  jus- 
qu'au cœur  du  continent  noir.  L'Association  internatio- 
nale a  fondé  plusieurs  stations  au  delà  du  Stanley-Pool. 
Pour  tenir  tête,  au  besoin,  aux  indigènes,  le  célèbre  ex- 
plorateur américain  a  cru  prudent  de  faire  venir  de  Zan- 
zibar deux  ou  trois  cents  hommes  bien  armés;  les  cadres 
de  cette  petite  troupe  ont  été  formés  des  survivants  des 
expéditions  précédentes  et  de  quelques  compagnons  de 
Livingstone,  de  Speke  et  de  Grant. 

Il  se  fait  un  grand  commerce  sur  cette  partie  du  littoral 


■Kl1 

1  V?< 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  145 

africain,  et  un  certain  nombre  de  factoreries  françaises, 
échelonnées  sur  la  rive  gauche,  y  représentent  des  intérêts 
sérieux. 

Sur  le  versant  de  l'océan  Indien,  le  Zambèse  présente 
l'apparence  d'un  magnifique  cours  d'eau,  de  plus  de 
1,600  mètres  de  largeur;  mais  il  est  si  peu  profond,  que 
pendant  plusieurs  mois  de  l'année,  la  navigation  n'est 
permise  qu'à  des  canots  d'un  faible  tirant  d'eau.  A  son 
embouchure,  la  côte,  couverte  de  palétuviers,  a  un  aspect 
lugubre;  une  barre  formidable,  sur  laquelle  vient  se 
briser  un  violent  ressac,  ne  permet  pas  de  considérer  le 
Zambèse  comme  une  grande  voie  commerciale. 

En  remontant  le  fleuve  et  pendant  les  cent  premiers 
milles  qu'il  parcourt,  le  pays  a  un  aspect  des  plus  mono- 
tones. Sur  l'une  et  l'autre  rive,  s'étend  une  plaine,  cou- 
verte d'herbes  gigantesques,  sans  une  colline,  presque 
sans  arbres.  Le  sol  ne  commence  à  s'accidenter  qu'au 
mont  Morumbala;  alors  la  végétation  prend  quelque 
force,  les  arbres  se  multiplient,  les  deux  rives  se  bordent 
de  collines.  A  la  plaine  nue  et  monotone  a  succédé  un 
terrain  couvert  d'une  végétation  luxuriante.  Le  sable 
blanc  des  rives  fait  place  à  un  terrain  volcanique;  de  gros 
blocs  de  basalte  forment  les  bords  du  fleuve.  Dans  cette 
région,  le  fleuve  commence  à  être  pointillé  d'îlots,  cou- 
verts d'une  magnifique  verdure. 

La  cataracte  de  Gogna,  en  aval  des  rapides  de  la  Si- 

toumba,  interrompt  la  navigation  du  Zambèse.  Il  faut 

alors  transporter  par  terre  les  canots  jusqu'à  un  endroit 

nommé  le  Mamoungo.  Il  y  a  encore  d'autres  cataractes  et 

d'autres  rapides,  jusqu'à  la  grande  chute  de  Mosi-oa- 

Tounia  (la  fumée  qui  monte),  nommée  par  Livingstone 

cascade  de  Victoria;  «  une  auge,  une  crevasse  gigantes- 

iy 


14b  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

que,  »  selon  l'expression  du  major  Pinto.  C'est  un  abîme 
profond  par  lequel  le  Zambèse  se  précipite,  sur  une  lar- 
geur de  plus  de  1,800  mètres. 

D'après  la  relation  du  major  Serpa-Pinto,  le  Zambèse 
se  jette  dans  la  crevasse  qu'il  rencontre  par  trois  cata- 
ractes grandioses  :  le  courant  est  divisé  en  trois  bras  par 
deux  grandes  îles.  La  chute  perpendiculaire  est  de  80  mè- 
tres. L'une  de  ces  îles  est  couverte  de  la  végétation  la 
plus  riche.  La  chute  la  plus  petite  est  aussi  la  plus  belle 
«  ou,  à  dire  vrai,  elle  est  la  seule  qui  soit  belle,  car  pour 
tout  le  reste  Mosi-oa-Tounia  n'est  qu'une  sublime  horreur. 
Ce  gouffre  énorme,  noir  comme  le  basalte  où  il  est  béant, 
sombre  à  cause  de  l'obscurité  du  nuage  qui  l'enveloppe, 
s'il  eût  été  connu  aux  temps  bibliques,  eût  été  pris  pour 
l'image  des  régions  infernales,  pour  un  enfer  d'eaux  et  de 
ténèbres  plus  redoutable  peut-être  que  celui  de  feu  et  de 
lumière...  Parfois,  quand  l'œil  pénètre  jusqu'aux  profon- 
deurs, à  travers  le  brouillard  éternel,  il  aperçoit  une 
masse  aux  formes  confuses,  pareilles  à  des  ruines  aussi 
vastes  qu'effroyables.  Ce  sont  des  pics  de  rochers  d'une 
hauteur  énorme,  sur  lesquels  l'eau  qui  les  fouette  se  con- 
vertit en  une  nuée  d'écume  (1).  » 

Aux  environs  de  cette  chute,  le  Zambèse  est  parsemé 
d'îles  verdoyantes  et  fleuries.  Les  eaux  transparentes 
prennent  une  teinte  Tert  glauque  ;  çà  et  là,  des  crocodiles 
et  des  hippopotames  gigantesques  émergent  et  replongent 
parmi  les  ondes  rapides. 

Dans  sa  traversée  du  Barozé,  le  fleuve,  lors  de  la  saison 
des  pluies,  inonde  la  plaine,  qui  a  une  étendue  de  plus 
de  50  kilomètres. 

(1)  Comment  j'ai  traversé  l'Afrique. 


I 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


149 


Des  colonies  portugaises  occupent  le  cours  inférieur  du 
Zambèse.  Elles  se  composent  généralement  de  sangs-mê- 
lés,  gens  d'une  santé  languissante,  d'un  aspect  grossier 


IIP* 


!"*V 


Fig.  51.  —  Guerrier  Touareg. 

et  plus  ou  moins  engagés  dans  le  trafic  des  esclaves. 

En  fait  de  montagnes,  —  nous  ne  nous  occupons,  qu'on 
ne  l'oublie  pas,  que  de  la  partie  inexplorée  ou  peu  connue 


150  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

de  l'Afrique,  —  les  cimes  neigeuses  du  Kilima-Ndjaro  et 
du  mont  Kénia,  situées  dans  le  pays  des  Masaïs,  non 
loin  de  l'océan  Indien,  marquent  les  points  les  plus  élevés 
dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances  sur  ce  continent. 

Ces  géants  africains,  suivant  le  baron  deDecken,  n'au- 
raient pas  moins  de  20,000  pieds  de  hauteur.  «  Le  ciel 
était  clair,  »  dit-il,  «  je  pus  voir  en  plein  la  montagne  de 
neige;  elle  semblait  un  mur  gigantesque,  sur  le  sommet 
duquel  j'aperçus  deux  tours  immenses.  Ces  deux  tours, 
placées  à  peu  de  distance  l'une  de  l'autre,  donnent  à  la 
montagne  un  aspect  imposant,  qui  me  jeta  en  de  profon- 
des rêveries.  Le  Kilima-Ndjaro  a  un  sommet  en  forme  de 
dôme,  mais  le  Kénia  a  la  forme  d'un  toit  gigantesque,  sur 
lequel  ces  deux  tours  se  dressent  comme  deux  énormes 
piliers  qui,  sans  aucun  doute,  sont  vus  par  les  habitants 
des  contrées  avoisinant  les  latitudes  septentrionales  de 
l'équateur.  » 

Il  existe,  en  Afrique,  beaucoup  de  vastes  étendues  aban- 
données à  la  solitude.  Ce  continent  a  ses  savanes  comme 
le  Nouveau  Monde.  Couvertes  pendant  la  saison  pluvieuse 
d'herbes  serrées  et  dures  qui  atteignent  jusqu'à  un  ou 
deux  mètres  de  hauteur,  elles  présentent  de  loin  l'aspect 
de  verdoyants  pâturages ,  parsemés  de  place  en  place  de 
points  noirs  formés  par  des  arbres,  —  le  plus  souvent 
quelques  baobabs  isolés,  ou  des  bouquets  de  palmiers. 
Elles  sont  alors  peuplées  de  myriades  d'animaux  de  toutes 
sortes.  A  la  saison  sèche,  les  herbes  jaunissent  et  les 
Noirs  les  brûlent,  afin  de  repousser  les  fauves,  les  ser- 
pents, et  de  détruire  les  insectes  malfaisants. 

Quant  aux  véritables  déserts,  les  déserts  de  sable,  ils 
occupent  une  large  place  sur  le  sol  africain.  Les  princi- 
paux sont  le  Sahara  au  nord  et  au  centre,  le  désert  de 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  151 

Libye  à  l'orient,  et  le  désert  de  Kalahari  dans  la  région 
australe. 

Le  Sahara  et  le  Kalahari  n'ont  pas  toujours  été  les  dé- 
serts qu'on  voit  aujourd'hui.  Ces  contrées  étaient  autrefois 
sillonnées  de  fleuves  et  de  rivières  et  parsemées  de  lacs, 
dont  il  ne  reste  plus  que  les  lits  et  les  coquilles  ou  les 
ossements  des  animaux  qui  vivaient  dans  leurs  eaux. 

D'anciennes  traditions  permettent  de  croire  qu'à  une 
époque  impossible  à  préciser,  le  Sahara  tout  entier  était 
recouvert  par  une  expansion  des  eaux  de  la  Méditerranée. 
Ces  eaux,  contournant  la  chaîne  de  l'Atlas,  seraient  allées 
se  joindre,  d'un  côté  à  celles  de  l'océan  Atlantique,  de 
l'autre  peut-être  à  celles  de  la  mer  Rouge,  avant  que  le 
Nil,  étendant  ses  alluvions,  eût  donné  naissance  au  sol 
de  la  basse  Egypte.  De  cette  manière,  la  partie  la  plus 
septentrionale  de  l'Afrique  proprement  dite,  ou  patrie  des 
Noirs,  se  serait  trouvée  reculée  bien  loin  vers  l'équateur. 

Dans  le  Sahara  se  trouvent  encore  de  vastes  dépres- 
sions naturelles,  sortes  de  lacs  salés  aujourd'hui  desséchés 
que  Ton  appelle  chotts.  Le  commandant  Roudaire  a  pour- 
suivi, pendant  plusieurs  années,  le  projet  d'utiliser  les 
chotts  de  Rharsa  et  de  Melrin,  situés  au  sud  de  l'Algérie 
et  de  la  Tunisie,  pour  créer  une  mer  intérieure,  capable 
de  métamorphoser  d'une  manière  très  avantageuse  les 
conditions  générales  de  cette  partie  du  grand  désert  afri- 
cain. Le  golfe  de  Gabès  mettrait  les  chotts  en  communi- 
cation avec  la  mer  au  moyen  d'un  canal.  Ce  projet,  re- 
poussé une  première  fois  par  une  commission  nommée 
par  le  gouvernement  français,  est  devenu  l'objet  de  nou- 
velles études,  et  l'Académie  des  sciences,  sur  l'initiative 
de  M.  de  Lesseps,  l'a  pris  en  considération. 

Deux  populations  distinctes  habitent  le  Sahara  ;  l'une 


152  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

sédentaire,  ayant  des  centres  fixes  dans  des  villes  ou  vil- 
lages (ksour)  aux  endroits  où  l'eau  permanente  a  permis 
de  s'établir,  l'autre  nomade,  vivant  sous  la  tente  :  c'est 
la  race  des  Arabes  conquérants. 

Quand  on  pénètre  dans  le  Sahara  par  l'Algérie,  on 
traverse  d'abord  des  montagnes.  Au  fond  des  ravins, 
l'eau  court  au  milieu  des  lauriers-roses.  Les  pentes  de 
toutes  les  hauteurs  sont  entièrement  couvertes  de  brous- 
sailles et  leurs  sommets,  couronnés  de  chênes  verts,  de 
chênes-lièges  et  d'arbres  résineux.  Il  y  a  même  là  des 
forêts  de  palmiers;  puis  après  les  montagnes,  ce  ne  sont 
plus  que  des  rangées  de  collines  encore  broussailleuses 
ou  couronnées  de  quelques  pins  rabougris;  accidentel- 
lement, on  y  voit  deux  ou  trois  figuiers  et  autant  de 
lentisques. 

•  Bientôt,  sous  l'éclat  du  jour,  sous  l'action  du  soleil 
sur  une  terre  ardente,  apparaît  le  véritable  désert,  annoncé 
par  les  brises  chaudes.  Les  dattiers  ondoient  avec  des 
rayons  d'or  dans  leurs  palmes.  Des  plaines  succèdent  à 
des  plaines;  plaines  unies,  marécageuses,  plaines  sa- 
blonneuses, terrains  secs  et  pierreux,  plaines  onduleuses 
hérissées  d'alfa,  quelques  palmiers  çà  et  là,  et  dans  le 
sud-est,  enfin,  une  plaine  indéfiniment  plate,  le  «  Pays 

de  la  soif  ». 

C'est  un  pays  «  tout  de  terre  et  de  pierres  vives  » , 
dit  le  peintre  Fromentin ,  «  battu  par  les  vents  arides 
et  brûlé  jusqu'aux  entrailles,  une  terre  marneuse, 
polie  comme  de  la  terre  à  poterie,  presque  luisante  à 
l'œil  tant  elle  est  nue,  et  qui  semble,  tant  elle  est 
sèche,  avoir  subi  l'action  du  feu,  sans  la  moindre 
trace  de  culture,  sans  une  herbe,  sans  un  chardon;  — 
des  collines  horizontales  qu'on  dirait  aplaties  avec   la 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


153 


main  ou  découpées  par  une  fantaisie  étrange  en  dente- 
lures aiguës,  formant  crochet,  comme  des  cornes  tran- 
chantes ou  des  fers  de  faux  ;  au  centre,  d'étroites  vallées, 
aussi  propres,  aussi  nues  qu'une  aire  à  battre  le  grain; 


hij}.  b-1.  —  Capitale  des  Beni-.Mzab. 


quelquefois,  un  morne  bizarre,  encore  plus  désolé,  si 
c'est  possible,  avec  un  bloc  informe  posé  sans  adhé- 
rence au  sommet,  comme  un  aérolithe  tombé  là  sur  un 
amas  de  silex  en  fusion;  —  et  tout  cela  d'un  bout  à 

l'autre,  aussi  loin  que  la  vue  peut  s'étendre,  ni  rouge, 

20 


154  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

ni  tout  à  fait  jaune,  ni  bistré,  mais  exactement  couleur 
de  peau  de  lion.  » 

Il  faut  qu'on  nous  permette  de  citer  encore  une  ma- 
gnifique page  (Y  Un  Été  dans  le  Sahara.  C'est  un  pas- 
sage pour  lequel  M.  Fromentin  a  mieux  fait  peut-être 
avec  des  mots  qu'il  n'eût  pu  le  faire  avec  sa  riche  pa- 
lette. 

Il  y  a  une  heure  au  milieu  du  jour  «  où  le  désert  se 
transforme  en  une  plaine  obscure.  Le  soleil,  suspendu 
à  son  centre,  l'inscrit  dans  son  cercle  de  lumière  dont 
les  rayons  égaux  le  frappent  en  plein,  dans  tous  les  sens 
et  partout  à  la  fois.  Ce  n'est  plus  ni  de  la  clarté  ni  de 
l'ombre;  la  perspective  indiquée  par  des  couleurs  fuyantes 
cesse  à  peu  près  de  mesurer  les  distances;  tout  se  couvre 
d'un  ton  brun,  prolongé  sans  rayure,  sans  mélange;  ce 
sont  quinze  ou  vingt  lieues  d'un  pays  uniforme  et  plat 
comme  un  plancher.  Il  semble  que  le  plus  petit  objet 
saillant  y  devrait  apparaître;  pourtant  on  n'y  découvre 
rien;  même  on  ne  saurait  plus  dire  où  il  y  a  du  sable, 
de  la  terre  ou  des  parties  pierreuses,  et  l'immobilité  de 
cette  mer  solide  devient  alors  plus  frappante  que  jamais. 
On  se  demande  en  le  voyant  commencer  à  ses  pieds , 
puis  s'étendre,  s'enfoncer  vers  le  sud,  vers  l'est,  vers 
l'ouest,  sans  route  tracée,  sans  inflexion,  quel  peut  être 
ce  pays  silencieux,  revêtu  d'un  ton  douteux  qui  semble 
la  couleur  du  vide;  d'où  personne  ne  vient,  où  personne 
ne  s'en  va  et  qui  se  termine  par  une  raie  si  droite  et 
si  nette  sur  le  ciel;  —  Tignoràt-on,  on  sent  qu'il  ne  finit 
pas  là  et  que  ce  n'est,  pour  ainsi  dire,  que  l'entrée  de 
la  haute  mer. 

«  Alors,  ajoutez  à  toutes  ces  rêveries  le  prestige  des 
noms  qu'on  a  vus  sur   la  carte,   des  lieux  qu'on  sait 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


155 


être  là-bas,  dans  telle  ou  telle  direction,  à  cinq,  à  dix, 
à  vingt,  à  cinquante  journées  de  marche,  les  uns  connus, 
les  autres  seulement  indiqués,  puis  d'autres  de  plus  en 
plus  obscurs  :  —  d'abord,  droit  en  plein  sud,  les  Benj- 


Pig.  53.  —  Camp  des  Chauibaas,  pies  Ouaiyla. 


Mzab,  avec  leur  confédération  de  sept  villes,  dont  trois 
sont,  dit-on,  aussi  grandes  qu'Alger,  qui  comptent  leurs 
palmiers  par  cent  mille  et  nous  apportent  leurs  dattes , 
les  meilleures  du  monde;  puis  les  Chambaas,  colporteurs 
et  marchands,  voisins  du  Touat;  —  puis  le  Touat,  im- 
mense archipel  saharien,  fertile,  arrosé,  populeux,  qui 


156  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

confine  aux  Touaregs;  puis  les  Touaregs,  qui  remplis- 
sent vaguement  ce  grand  pays  de  dimension  inconnue 
dont  on  a  fixé  seulement  les  extrémités,  Tembektou  et 
Ghadmès,  Timimoun  et  le  Haoussa;  puis  le  pays  nègre 
dont  on  n'entrevoit  que  le  bord;  deux  ou  trois  noms  de 
villes,  avec  une  capitale  comme  pour  un  royaume;  des 
lacs,  des  forêts,  une  grande  mer  à  gauche,  peut-être  de 
grands  fleuves,  des  intempéries  extraordinaires  sous  l'é- 
quateur,  des  produits  bizarres,  des  animaux  monstrueux, 
des  moutons  à  poils,  des  éléphants,  et  puis  quoi?  plus 
rien  de  distinct,  des  distances  qu'on  ignore,  une  incer- 
titude, une  énigme.  » 

Le  désert  de  Libye  a  quelques-uns  des  aspects  dt 
Sahara.  Dans  les  parties  montagneuses,  de  nombreux 
défilés  coupent  dans  toutes  les  directions  les  hauteurs 
rocheuses  qui  ressemblent  à  une  agglomération  de  formes 
coniques;  les  gorges  qui  les  séparent  présentent  un  fond 
nivelé  par  les  sables  que  les  vents  y  accumulent.  Des 
carcasses  d'animaux  et  souvent  des  corps  humains  indi- 
quent les  routes  suivies  par  les  caravanes.  Ces  tristes 
restes,  desséchés  dans  une  atmosphère  embrasée,  sont 
momifiés,  durcis,  et  non  décomposés. 

Le  désert  de  Kalahari  occupe  une  très  grande  place 
dans  l'Afrique  australe.  Voici  ce  qu'en  dit  le  major 
Serpa-Pinto,  qui  en  a  traversé  une  partie  :  «  La  nature 
semble  s'être  complu  à  y  mettre  en  juxtaposition  les 
éléments  les  plus  discordants.  Ici,  la  forêt  luxuriante 
longe  la  plaine  sèche  et  stérile;  le  sable  mobile  et  délié 
est  continué  par  l'argile  dure;  la  sécheresse  succède  à 
l'eau.  Ce  désert  ressemble  tour  à  tour  au  Sahara,  aux 
pampas  d'Amérique  et  aux  steppes  de  Russie;  il  est 
élevé   d'un   millier  de  mètres  au-dessus  du  niveau  de 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  157 

l'Océan;  irais  le  phénomène  le  plus  extraordinaire  qu'il 


-  X 


Fig.  5».  —  Paysage  dans  l'Ile  de  San-Thomé  (golfe  de  Guinée). 

présente  est  encore  le  grand  Macaricari  ou  le  grand  étang 
salé,  bassin  énorme  dont  la  longueur  varie  entre  220  et 
280  kilomètres.  » 


1^  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Au  nord  du  Kalahari  et  entre  ce  désert  et  le  Zam- 
bèse,  se  trouve  le  désert  de  moindre  étendue  qui  figure 
sur  les  cartes  de  Serpa-Pinto  sous  le  nom  de  Baines. 
Ces  deux  déserts  sont  séparés  par  de  vastes  marais  sa- 
lés. Le  désert  de  Baines  est  occupé  en  partie  par  une 
forêt  d'une  puissante  végétation,  avec  un  sous-bois 
épineux  qui  obstrue  tout  passage.  «  En  général,  »  nous 
apprend  le  major  Pinto,  «  la  flore  de  la  région  est  lé- 
gumineuse  et  compte  une  immense  variété  d'acacias. 
Les  fleurs  des  tons  les  plus  divers  et  les  plus  brillants, 
des  formes  les  plus  délicates  et  les  plus  charmantes,  en 
même  temps  qu'elles  réjouissent  la  vue,  remplissent 
l'air  de   leurs  parfums  délicieux.   » 

Dans  ces  déserts  de  l'Afrique  australe,  des  espèces 
d'ouragans,  ou  trombes  minuscules  d'un  rayon  de  4  à 
5  mètres,  sévissent  sur  leur  passage  avec  une  violence 
incroyable.  La  trombe  fait  sa  trouée  et  enlève  à  une 
hauteur  prodigieuse  un  tourbillon  de  feuilles,  d'arbustes 
arrachés  et  de  grosses  branches  fracassées. 

Les  rivages  africains  ont  leur  puissante  originalité. 
Nous  avons  montré  les  embouchures  des  grands  fleuves, 
les  barres  qui  les  ferment  pour  la  plupart,  les  raz  de 
marée  ou  le  ressac.  Le  Cap,  pays  anglais  actuellement, 
demeurant  par  ce  fait  en  dehors  de  notre  sujet*  nous 
ne  donnerons  qu'un  rapide  souvenir  aux  dangers  de  la 
navigation  vers  ces  parages  lointains,  dans  ces  temps 
d'une  science  maritime  incertaine,  qui  exigeaient  la 
hardiesse  d'un  Vasco  de  Gama  pour  doubler  le  cap  des 
Tempêtes,  devenu  depuis  le  cap  de  Bonne-Espérance  :  le 
géant  Adamastor,  conçu  par  le  génie  poétique  du  Ca- 
moëns,  serait  du  reste  une  réminiscence  littéraire  quel- 
que peu  déplacée  ici.  Le  «  fantôme  épouvantable  »  sorti 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  199 

menaçant  du  sein  des  flots  avec  «  sa  taille  gigantes- 
que, ses  membres  égalant  en  grandeur  l'énorme  colosse 
de  Rhodes,  son  front  chargé  d'orages,  sa  barbe  hérissée, 
ses  yeux  étincelants,  son  regard  horrible,  sa  chevelure 
épaisse  et  limoneuse,  »  n'est  plus  qu'un  épouvantail  de 
poème  épique  :  on  va  de  Southampton  à  Cape-Town  en 
quelques  semaines. 

Quant  aux  îles  de  l'Afrique,  elles  sont  pour  la  plupart 
colonisées  par  des  gouvernements  européens  ;  nous  n'en 
dirons  rien,  si  ce  n'est  que  la  nature  de  leur  sol  parti- 
cipe directement  de  la  région  continentale  voisine.  Ainsi, 
l'archipel  de  Guinée,  —  l'île  du  Prince,  San-Thomé, 
Fernando-Po,  etc.,  —  placé  sous  l'équateur,  se  fait  re- 
marquer par  la  végétation  vigoureuse  de  l'Afrique  équa- 
toriale,  et  le  pic  de  Clarence,  couvert  de  forêts,  s'élève 
en  face  du  pic  grandiose  des  Camarones,  situé  non  loin 
du  rivage  africain;  San-Thomé  présente  une  ligne  de 
montagnes  profusément  boisées,  ayant  pour  tète  un  pic 
qui  se  dresse  à  plus  de  2,000  mètres. 


Y. 


Le  Kordolan.  —  L'oasis  de  Kagmar.  —  Lrs  «  galeries  «  du  pays  des  Niams- 
Kiams.  —  La  région  des  lacs.  —  Les  jungles.  —  Les  plateaux  intérieurs.  — 
L'Ouadaï.  —  Le  lac  Tchad.  —  Le  pays  des  diamants. 


Le  trait  le  plus  saillant  de  la  structure  générale  de 
l'Afrique,  c'est  l'imperfection  de  sa  charpente  monta- 
gneuse, assez  connue  actuellement  pour  qu'on  en  puisse 
saisir  les  caractères  généraux. 

Le  versant  de  la  Méditerranée  s'étend  par  l'Egypte, 
la  Nubie  et  la  moitié  de  la  région  des  lacs,  un  peu  au 
delà  de  l'équateur.  Ses  bassins  principaux  sont  ceux  du 
Nil  et  des  affluents  de  ce  grand  fleuve.  Ce  versant  re- 
cueille les  eaux  du  massif  montagneux  de  l'Abyssinie, 
et,  sous  le  nom  de  désert  de  Lybie,  enlève  au  Sahara  sa 
partie  orientale. 

Les  plateaux  de  l'Afrique  intérieure  sont  sans  écoule- 
ments connus.  Ils  commencent  derrière  l'Atlas,  englo- 
bent à  peu  près  tout  le  Sahara,  et  du  Soudan  une  partie 
dont  le  lac  Tchad  forme  le  centre. 

Le  versant  de  l'Atlantique  prend  une  portion  du  Sahara, 
le  long  du  littoral,  du  Maroc  au  Sénégal;  il  possède  les 
vastes  bassins  du  Niger  et  du  Congo,  avec  les  monts  de 
Kong,  et  s'étend,  par  conséquent,  dans  les  deux  Guinées, 
ainsi  que  fort  avant  dans  la  région  équatoriale  ;  on  sait 
que  les  eaux  de  quelques-uns  des  grands  lacs  découverts 
de  notre  temps  ne  vont  pas  au  Nil,  mais  se  dirigent  vers 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  161 

l'occident.  Ce  même  versant  de  l'Atlantique  s'étend  en- 
core, au  sud,  jusqu'aux  pays  des  Cafres  et  des  Hottentots; 
il  trouve  sa  limite  au  Cap  même. 

Enfin,  le  versant  de  l'océan  Indien  occupe  la  plus 
grande  partie  de  l'Afrique  australe,  avec  le  Zambèse  et  le 
Limpopo  pour  principaux  fleuves  et  les  Draken  pour 
montagnes.  Ce  versant  s'empare  de  la  côte  jusqu'au 
golfe  d'Aden. 

Ajoutons  pour  mémoire  le  versant  de  la  mer  Rouge, 
qui  n'est  autre  chose  que  l'étroite  pente  orientale  des 
monts  arabiques. 

Nous  avons  déjà  indiqué  en  quelques  traits  les  carac- 
tères des  paysages  que  présentent  les  deux  rives  du  Nil  et 
des  grands  cours  d'eau  qui  viennent  s'y  déverser.  Les 
sables,  au  milieu  desquels  coule  le  puissant  fleuve,  ne 
sont  souvent  que  des  déserts;  ils  en  ont  la  morne  et 
désolante  étendue,  le  sol  brûlant,  les  plantes  rares;  l'eau 
y  est  plus  rare  encore;  les  vents  chauds  les  balayent;  enfin, 
—  heureusement  cette  fois  comme  dans  les  déserts,  —  on 
y  rencontre  ces  îlots  de  verdure  et  de  fraîcheur,  ces  oasis 
qui  sont  un  refuge,  un  port  de  salut  pour  les  caravanes 
exténuées. 

Le  Kordofan  présente  un  vaste  plateau,  où  l'on  ne  trouve 
nulle  part  de  cours  d'eau  permanent  :  les  khor  sont  des 
torrents,  qui  coulent  pendant  la  saison  sèche.  Mais  l'eau 
dort  presque  partout  à  peu  de  profondeur  sous  la  surface 
du  sol,  et  les  arbres  de  l'Afrique  tropicale  ne  manquent 
pas  absolument  dans  le  Kordofan. 

Au  milieu  du  Kordofan,  Kagmar  est  une  oasis  char- 
mante dans  un  désert  aride.  «  L'œil  fatigué  des  sables 
brûlants,  »  dit  un  voyageur,  «  se  repose  avec  délice  sur 
ce  qui  semble  être  une  grande  prairie  serpentante,  d'un 

21 


1G2  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

vert  d'érneraude.  Pendant  quatre  mois,  cette  prairie  est 
un  lac  ;  le  reste  de  Tannée,  l'eau  se  trouve  très  près  de 
la  surface  du  sol,  et  on  l'y  puise  dans  plus  de  deux  cents 
trous  qui  se  trouvent  au  bord  de  la  zone  de  verdure. 
Tous  les  jours  on  y  voit  des  milliers  de  chameaux  qu'on 
mène  s'y  abreuver  de  tous  les  déserts  environnants. 
Aussitôt  que  quelques  centaines  de  ces  animaux  s'en  vont, 
ils  sont  immédiatement  remplacés  par  d'autres,  et  con- 
tinuellement on  a  sous  les  yeux  le  spectacle  de  4  à  5,000 
chameaux  couvrant  un  espace  de  vingt  à  trente  arpenls 
de  terrain.  De  grands  troupeaux  de  bœufs,  de  chèvres 
et  de  moutons  viennent  aussi  s'abreuver  à  ces  puits  pré- 
cieux. Sur  les  bords  de  la  tache  de  verdure,  on  voit  une 
douzaine  de  palmiers  dattiers  et  autant  de  palmiers  doûm, 
ainsi  que  quelques  figuiers.  Ici,  les  habitants,  qui  sont 
des  Quabâbichs,  cultivent  le  doukhn,  le  blé,  le  coton,  la 
bàmia.  Des  myriades  d'oiseaux,  d'espèces  variées,  parmi 
lesquels  prédomine  la  cigogne  noire  et  blanche,  contri- 
buent à  animer  le  paysage.  » 

En  pénétrant  sous  l'équateur,  la  verdure  et  l'eau  sont 
de  moins  en  moins  rares.  L'un  des  affluents  de  droite  du 
Nil,  —  la  droite  du  voyageur  qui  remonte  le  cours  du 
fleuve,  —  nous  conduit  presque  au  cœur  de  l'Afrique, 
aux  pays  des  anthropophages  Niams-Niams  et  Mombout- 
tous. 

Le  pays  des  Niams-Niams,  bien  que  situé  à  2,000  pieds 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  est  rempli  de  sources 
vives,  créant  des  rivières  sans  nombre  profondément 
encaissées.  La  végétation  est  incroyablement  puissante. 
A  la  flore  de  l'équateur  s'ajoutent  les  plantes  qui,  au 
nord  de  cette  contrée,  sont  brûlées  par  la  sécheresse. 
i  Pas  une  vallée,  pas  un  ravin  »,  dit  Schweinfurth,  «  où 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  165 

ne  déborde  en  tout  temps  le  luxe  des  tropiques.  »  Les 
bandes  de  terre  qui  séparent  les  rivières  sont  envahies 
par  des  taillis  buissonnants;  les  arbrisseaux  y  sont  dis- 
tribués comme  dans  un  parc,  alternant  avec  des  plantes 
à  grand  feuillage. 

Au  bord  des  cours  d'eau,  croissent  en  lignes  épaisses 
des  arbres  énormes,  plus  élevés  que  tous  ceux  que  le 
voyageur,  se  dirigeant  vers  les  sources  du  Nil,  a  pu  voir 
jusque-là,  sans  excepter  les  palmiers  d'Egypte.  Ils  abri- 
tent des  arbrisseaux  dont  les  cimes  s'échelonnent  sous  le 
feuillage.  «  Vus  du  dehors,  »  dit  le  voyageur  cité  plus 
haut,  «  ces  bois  ressemblent  à  un  mur  de  feuillage  : 
l'enceinte  franchie,  vous  vous  trouvez  dans  une  avenue, 
ou  plutôt  dans  un  temple  dont  la  colonnade  soutient  la 
triple  voûte.  Les  piliers  de  cette  nef  ont,  en  moyenne, 
100  pieds  de  hauteur,  les  plus  bas  arrivent  à  70.  Des 
«  galeries  »  moins  grandes  s'ouvrent  à  droite  et  à  gau- 
che, et  donnent  accès  à  des  bas  côtés,  remplis,  coram  s 
l'avenue  principale,  des  murmures  harmonieux  du  feuil- 
lage. »  Des  arbres  géants  forment  la  voûte. 

Les  palmiers,  «  ces  princes  du  monde  végétal,  »  n'ont 
de  représentant  ici  que  parmi  les  plantes  inférieures.  Il 
y  a  aussi  les  espèces  à  grandes  feuilles,  les  buissons  épi- 
neux ;  partout  des  lianes  s'élançant  de  branche  en  branche 
suspendent  leurs  festons  et  leurs  girandoles. 

«  De  tout  cela  résulte  un  sous-bois  qui  se  ramifie,  se 
mêle,  s'enlace,  et  dont  l'énormité  du  feuillage  rend  plus 
épaisse  l'ombre  verte  de  la  «  galerie  ».  Enfin,  près  du 
sol,  tous  les  vides  sont  remplis  par  un  fourré  souvent 
inextricable;  surtout  par  des  jungles  d'amomes  et  de 
cactus  d'une  hauteur  de  15  pieds  et  dont  les  tiges  pressées 
et  rigides  vous  arrêtent,  ou  ne  vous  livrent  passage  que 


166  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

pour  vous  faire  tomber  dans  le  marais  d'où  elles  s'élè- 
vent. Des  fougères  merveilleuses,  non  pas  arborescentes, 
mais  ayant  des  feuilles  qui  parfois  atteignent  de  12  à  15 
pieds  de  longueur,  et  qui,  par  leur  délicatesse,  forment 
le  plus  ravissant  contraste  avec  le  feuillage  massif  des 
alentours,  jettent  sur  les  plantes  basses  le  voile  si  varié 
de  leurs  frondes,  tandis  qu'une  autre  fougère,  l'oreille 
d'éléphant,  attache  ses  nœuds  à  50  ou  60  pieds  d'éléva- 
tion, en  compagnie  de  l'angréca  et  des  longues  barbes 
grises  de  l'usnée.  Les  troncs  d'arbres  que  ne  surchargent 
pas  les  fougères  de  différentes  espèces  sont  entourés,  pour 
la  plupart,  des  grappes  de  corail  du  cubèbe. 

«  Aussi  loin  qu'il  puisse  atteindre,  l'œil  n'aperçoit  que 
verdure.  Les  étroits  sentiers  qui  se  dérobent  sous  les 
fourrés,  ou  qui  les  tournent,  sont  composés  de  marches, 
formées  par  les  racines  nues  et  saillantes  qui  retiennent  la 
terre  spongieuse.  Des  troncs  d'arbres  couverts  de  mousse, 
et  plus  ou  moins  vermoulus,  vous  arrêtent  à  chaque  pas. 
Ce  n'est  plus  la  chaleur  des  steppes  inondées  de  soleil, 
ni  l'air  des  bosquets  ombreux  ;  c'est  l'atmosphère  étouf- 
fante d'une  serre  chaude  :  pas  plus  de  25  à  30  degrés; 
mais  d'une  chaleur  moite,  saturée  d'eau  par  l'exhalation 
du  feuillage,  et  à  laquelle  on  est  heureux  d'échapper. 

.  «  Tout  d'abord,  l'ami  des  jardins  est  ravi  :  la  disposi- 
tion des  groupes  n'est  pas  moins  artistique  que  la  végé- 
tation est  splendide;  mais  les  cris  des  oiseaux,  l'activité 
exaspérante  des  insectes,  la  prodigieuse  quantité  de  four- 
mis d'espèce  minuscule,  fourmis  qui  pleuvent  de  toutes 
les  branches,  de  toutes  les  feuilles,  sur  l'envahisseur  de 
leur  domaine,  gâtent  bientôt  votre  extase.  Et  cependant, 
si  l'on  persévère,  la  majesté  du  lieu  finit  par  dominer;  un 
calme  solennel  couvre  tous  les  bruits  ;  à  peine  si  le  mur- 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


167 


mure  du  feuillage  pénètre  dans  l'ornore  qui  vous  entoure. 
Des  quantités  de  papillons,  d'un  jaune  brillant  pour  la 
plupart,  animent  le  repos  de  cet  océan  de  verdure,  et  font 
oublier  le  manque  de  fleurs.  » 

L'aspect  du  pays  s'embellit  encore  lorsqu'on  pénètre 
au  sud-est  chez  les  Mombouttous.  A  la  végétation  du 


Fig.  56.  —  village  près  de  Ganda. 


pays  des  Niams-Niams  se  mêlent  des  bosquets  de  bana- 
niers et  de  palmiers  élaïs  d'une  beauté  sans  pareille. 

Revenons  vers  le  cours  du  Nil,  et  entrons  dans  la  région 
des  lacs. 

Le  Ganda  ou  l'Ouganda  est  situé  entre  le  lac  Albert  et 
le  lac  Victoria.  Le  pays  est  mollement  ondulé.  Des  mon- 
tagnes s'y  dressent,  couronnées  de  la  végéxation  la  plus 
variée;  les  jardins  sont  cultivés  avec  soin.  Des  chemins 
larges  et  bien  entretenus  relient  entre  eux  des  villages, 


168  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

dont  les  huttes  sont  d'une  remarquable  propreté.  Le 
Ganda  est  borné  au  sud  par  le  lac  Victoria,  dont  les  rives 
offrent  de  grandes  beautés  de  paysage. 

Dans  le  Karagoué,  qui  contourne  le  lac  Victoria  à  l'oc- 
cident, se  dressent  les.  montagnes  de  la  Lune.  Sur  de 
hautes  pentes,  couronnées  de  fourrés  d'acacias,  naît  une 
épaisse  végétation.  L'opulente  vallée  d'Ouzenga,  entourée 
de  collines  tapissées  d'herbages,  et  s'élevant  à  plus  de 
300  mètres,  y  est  plantée  de  grands  et  beaux  arbres  par- 
tout où  ne  s'étend  pas  la  culture  du  bananier. 

Les  sources  thermales  de  Mlagata  sont  vantées  dans  la 
région  pour  leurs  propriétés  curatives.  Stanley  a  visité 
la  gorge  profonde  et  boisée  où  sont  les  sources,  et  où 
croissent  avec  une  variété  surprenante  toutes  sortes  d'ar- 
bres, de  plantes,  d'herbes  et  de  broussailles.  Les  végé- 
taux, serrés  les  uns  contre  les  autres,  s'y  étouffent  faute 
d'espace.  Des  collines  entières  semblent  n'être  qu'une 
seule  et  immense  plante  aux  feuillages  divers.  Au  mo- 
ment de  l'arrivée  de  l'explorateur  américain,  de  nombreux 
malades  faisaient  leur  cure  à  ces  sources;  tous,  femmes 
et  hommes,  confondus  ensemble,  demeuraient  couchés, 
à  moitié  endormis,  dans  les  mares  d'eau  chaude. 

Un  peu  au  sud  de  Karagoué,  se  trouvent  les  vallées 
du  Soui,  à  la  végétation  luxuriante.  Là,  se  voit  une  sorte 
de  palmier  appelée  pandana,  des  bananiers  en  grand 
nombre,  de  vastes  plants  d'indigo  sauvage.  Quelques 
montagnes  rougeâtres,  aux  sommets  dénudés  du  haut  en 
bas  par  de  longues  traînées  blanches,  dominent  le  pays. 
Plus  loin,  vers  l'est,  du  milieu  des  terres  cultivées,  s'é- 
lèvent des  collines  aux  croupes  rondes,  en  partie  défri- 
chées, en  partie  recouvertes  dé  broussailles.  On  y  dis- 
tingue à  peine  de  petits  villages  à  huttes  gazonnées, 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  169 

cachés  au  milieu  de  vastes  plantations  de  bananiers.  Le 
bétail  abonde  dans  cette  riche  contrée. 

Les  vallons  de  rOunyamouézi  sont  séparés,  l'un  de 
l'autre,  par  une  suite  d'éminences  granitiques,  qui  s'é- 
lancent, avec  des  formes  pittoresques,  en  vastes  dômes, 
en  blocs  puissants  et  bizarrement  entassés.  «  Il  y  a,  » 
dit  Burton,  «  peu  de  scènes  plus  douces  à  contempler 
qu'un  paysage  de  l'Ounyamouézi,  vu  par  une  soirée  de 
printemps.  A  mesure  que  le  soleil  descend  à  l'horizon, 
un  calme  d'une  sérénité  indescriptible  se  répand  sur  la 
terre;  pas  une  feuille  ne  s'agite,  l'éclat  laiteux  de  l'at- 
mosphère embrasée  disparaît  :  le  jour  qui  s'éloigne  en 
rougissant  couvre  d'une  teinte  rose  les  derniers  plans  du 
tableau,  que  le  crépuscule  vient  enflammer;  aux  rayons 
de  pourpre  et  d'or  succède  le  jaune,  puis  le  vert  tendre 
et  le  bleu  céleste,  qui  s'éteint  dans  l'azur  assombri.  » 

Dans  toute  la  partie  orientale  de  ce  pays,  se  révèlent 
des  preuves  nombreuses  de  l'action  plutonienne  ;  elles 
s'étendent  au  nord  jusqu'aux  rives  du  Tanganyika.  Les 
roches  légèrement  bombées  qui  surgissent  du  sol  ont 
parfois  quelques  mètres  de  tour,  d'autres  fois  des  cen- 
taines de  mètres  ;  elles  forment  des  groupes,  des  allées. 
De  ces  roches,  il  y  en  a  quelques-unes  droites  et  minces, 
plantées  comme  les  quilles  d'un  jeu  de  géant.  Couronnées 
de  cactus,  zébrées  de  noir  par  les  pluies,  envahies  par  les 
plantes  grimpantes,  ces  masses  granitiques  donnent  au 
paysage  son  originalité. 

La  saison  des  pluies  commence  plus  tôt  dans  l'Afrique 
centrale  que  sur  la  côte  de  Zanguebar  et  de  Mozambique  : 
elle  débute  par  des  orages  d'une  violence  extrême.  Des 
éclairs  aveuglants  s'entre-croisent  pendant  des  heures, 
tandis  que  les  roulements  continus  du  tonnerre  ébranlent 


170  AU  PAYS  DES  iNEGRES. 

toutes  les  parties  du  ciel  à  la  fois.  Si  à  la  pluie  doit  se 
mêler  de  la  grêle,  un  grondement  se  fait  entendre,  l'air 
se  refroidit  brusquement,  et  des  nuages  d'un  brun  violet 
répandent  une  étrange  obscurité.  Les  vents  se  répondent 
des  quatre  coins  de  l'horizon,  et  l'orage  se  précipite  vers 
les  courants  inférieurs  de  l'atmosphère. 

Le  désert  qui  sépare  l'Ounyamouézi  de  l'Ougogo  a  reçu 
des  indigènes  le  nom  de  plaine  embrasée;  actuellement, 
on  le  traverse  en  une  semaine.  C'est  un  plateau  brûlant, 
s'étendant  de  l'est  à  l'ouest,  et  dont  la  largeur  est  de 
plus  de  200  kilomètres.  Aux  gommiers  et  aux  mimosas 
se  mêlent  le  cactus,  l'aloès,  l'euphorbe,  une  herbe  rigide, 
que  broutent  les  bestiaux  quand  elle  est  verte,  et  que 
brûlent  les  caravanes  quand  elle  est  sèche,  pour  favoriser 
la  pousse  nouvelle.  A  l'époque  des  grandes  chaleurs,  les 
animaux  que  la  soif  fait  beaucoup  souffrir,  tels  que  les 
éléphants  et  les  buffles,  y  meurent  en  grand  nombre. 

Dans  cette  partie  de  l'Afrique,  les  routes,  on  le  soup- 
çonne bien,  n'existent  pas.  Les  plus  fréquentées,  au  rap- 
port de  Burton,  ne  sont  que  des  pistes  de  20  ou  30  cen- 
timètres de  large,  et  qui  reverdissent  et  s'effacent  pendant 
la  saison  des  pluies.  Au  milieu  de  la  plaine,  le  sentier  se 
divise  en  quatre  ou  cinq  lignes  tortueuses;  dans  les 
jungles,  il  disparaît  sous  une  voûte  d'arbustes  épineux; 
près  des  villages,  il  est  fermé  par  une  haie  d'euphorbe, 
ou  un  amas  de  fascines.  Dans  les  espaces  libres,  ce  sentier 
se  traîne  parmi  les  grandes  herbes,  traverse  des  maré- 
cages, des  rivières  au  lit  vaseux,  où  l'on  a  de  l'eau  jus- 
qu'aux aisselles.  Tantôt  il  disparaît  au  fond  d'un  ravin, 
ou  s'arrête  net  en  face  de  montagnes  abruptes;  il  se 
transforme  alors  en  une  échelle  de  racines  et  de  quartiers 
de  roche,  interdite,  on  le  comprend,  aux  bêtes  de  somme. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


171 


En  venant  de  Zanzibar 
vers  rOunyarnouézi,  «  \e 
chemin,  »  dit  Burton, 
«  perce  des  halliers,  par- 
court des  forêts,  où  les 
fondrières  l'interrompent, 
et  où  la  plupart  du  temps 
on  ne  le  reconnaîtrait  plus 
sans  les  arbres  écorcés 
ou  brûlés  qui  en  marquent 
les  bords.  Dans  l'Ouvinza 
et  près  de  l'Oudjiji,  la 
piste  cumule  tous  les  in- 
convénients à  la  fois  : 
ruisseaux ,  ravins ,  hal- 
liers, grandes  herbes,  ro- 
chers à  pic,  marais,  cre- 
vasses et  cailloux.  On  ne 
sait  laquelle  choisir  des 
voies  transversales  qui 
s'entrecroisent  dans  les 
endroits  habités;  mais  où 
elles  n'existent  pas,  la 
jungle  est  impénétrable, 
et  le  conseil  donné  au 
voyageur,  de  préférer  les 
lieux  élevés  pour  y  cam- 
per le  soir,  devient  une 
ironie  dans  cette  partie 
de  l'Afrique;  il  lui  serait 
plus  facile  de  se  creu- 
ser un  terrier  que  de  s'ou- 


Fig.  3".  —  Euphorbe. 


172  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

vrir  un  chemin  dans  ce  réseau  d'épines  et  de  troncs 
d'arbres.  » 

Sur  la  limite  de  cette  contrée  centrale,  est  un  vaste 
plateau,  le  pays  des  Masaïs.  Il  s'y  trouve  çà  et  là  quelques 
dépôts  salins  et  de  petits  lacs,  dont  les  eaux  sont  sau- 
mâtres;  il  est  terminé  à  l'occident  par  une  chaîne  de 
montagnes,  qui  y  déroule  ses  anneaux  en  face  des  mon- 
tagnes de  la  Lune. 

La  partie  orientale  de  cette  chaîne  appartient  au  ver- 
sant de  l'océan  Indien.  Les  monts  Kénia  et  Kilima-Ndjaro 
se.  détachent,  par  leur  majestueuse  hauteur,  de  cette 
longue  chaîne,  qui  court  parallèlement  au  littoral  le  plus 
proche. 

Entre  le  Kordofan  et  le  Darfour,  se  trouve  la  ligne  de 
partage  des  eaux,  celles  du  versant  de  la  Méditerranée 
et  celles  des  plateaux  du  centre  de  l'Afrique.  De  ces  eaux, 
les  unes  sont  donc  destinées  à  grossir  le  Nil;  les  autres 
vont  alimenter  le  lac  Tchad. 

Les  plateaux  intérieurs  s'ouvrent  à  nous.  Le  pays, 
situé  à  l'orient,  est  d'abord  montueux,  l'eau  n'y  est  pas 
trop  rare,  la  végétation  y  montre  quelque  vigueur.  Nos 
dernières  informations  sur  cette  contrée,  nous  les  possé- 
dons grâce  à  l'exploration  du  docteur  Pellegrino  Matteucci. 
Le  voyageur  italien  a  réussi  à  traverser  l'Afrique,  depuis 
la  mer  Rouge  jusqu'au  golfe  de  Guinée  (1880-81).  Disons, 
en  passant,  qu'en  visitant  le  Darfour  au  lendemain  de 
l'annexion  de  cet  État  par  l'Egypte,  il  trouva  la  capitale 
El-Fascher  et  les  principales  villes  tombant  en  ruines. 

Dans  cette  partie  peu  accessible  du  continent  africain, 
se  trouve  le  petit  royaume  de  Tama,  situé  dans  les  mon- 
tagnes les  plus  hautes  de  la  région  ;  les  chameaux  et  les 
bœufs  de  bonne  race  y  abondent. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  173 

Depuis  le  voyageur  allemand  Nachtigal,  aucun  Euro- 
péen n'avait  pénétré  dans  l'Ouadaï  lorsque  le  docteur 
Matteucci  obtint  la  permission  de  traverser  ses  campa- 
gnes fertiles  mais  dépeuplées,  et  dont  les  villages,  en- 
tourés de  hautes  palissades  en  osier,  semblent  aban- 
donnés. 


Fig.  58.  —  Un  marché  africain. 


Si  l'on  vient  du  nord,  dans  les  dernières  oasis  domi- 
nent les  acacias  à  épines,  les  dattiers  et  les  hyphènes.  Ce 
dernier  arbre,  qui  n'atteint  pas  une  très  grande  hauteur, 
est  remarquable  par  la  façon  dont  se  bifurquent  régu- 
lièrement le  tronc  et  les  branches.  Son  fruit,  gros  comme 
une  pomme,  a  un  noyau  si  dur  que  les  riverains  du  Nil 
qui  l'utilisent  le  désignent  sous  le  nom  d'ivoire  végétal. 

Mais  la  route  est  encore  pénible  par  les  grandes  cha- 


174  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

leurs.  «  Les  soirées,  heureusement,  dédommagent  des 
fatigues  du  jour,  »  dit  Nachtigal.  «  Le  vent  alors  se  tait; 
le  firmament,  qu'aucun  nuage  ne  voile,  apparaît  dans 
tout  son  azur  foncé,  avec  un  semis  de  constellations  dont 
l'éclat  n'a  d'égal  chez  nous  que  celui  qu'offre  la  voûte 
céleste  en  certaines  nuits  d'hiver.  Un  calme  profond 
plane  sur  l'aire  immense  où,  toute  la  journée,  on  a  peiné 
en  proie  aux  rafales  du  vent  et  aux  tourbillons  de  sables 
mouvants;  dans  l'atmosphère  diaphane,  les  contours  des 
dunes  se  dessinent  avec  une  netteté  prodigieuse  ;  çà  et 
là,  sur  les  pâles  croulières,  pointe  fantastiquement  un 
rocher  ;  une  strie  lumineuse  à  l'horizon  annonce  le  lever 
de  la  lune  dont  le  globe  argenté  flotte  bientôt  dans  l'é- 
ther,  avec  une  allure  si  allègre  et  si  gaie,  qu'on  s'imagine 
à  tout  instant  qu'il  va  se  mettre  à  sautiller  par  l'espace. 
Lumières  et  ombres,  tout  enfin  revêt  des  formes  tran- 
chées, qui  prêtent  aux  reliefs  multiformes  des  dunes  je  né 
sais  quelle  variété  mystérieuse,  jointe  à  des  intensités 
de  clarté  comme  le  soleil  n'en  pourrait  produire.  Ce  sont 
là  les  meilleurs  moments  du  voyage,  et  si  dans  le  nord 
la  nuit  n'est  point  d'ordinaire  l'amie  de  l'homme,  au 
désert,  par  le  clair  de  lune,  sous  la  belle  coupole  d'un 
ciel  étoile,  parmi  les  fraîcheurs  de  l'air  assoupi,  elle  a 
pour  lui  un  charme  indicible.  » 

Enfin,  on  sort  de  la  région  des  sables.  Aux  dunes  suc- 
cèdent une  vaste  plaine  ondulée  et  bientôt  une  forêt 
ciaire  d'acacias  gommifères,  de  genêts  du  désert,  de  ser- 
rans aux  branchages  feuillus.  A  tous  ces  troncs  s'enrou- 
lent des  plantes  parasites.  «  Le  sol,  »  dit  le  même 
voyageur,  «  est  tout  jonché  de  capsules  traîtresses,  d'ar- 
dillons aigus,  agressifs,  que  l'on  s'enfonce  dans  le  pied 
au   passage,  tandis  que  mille  fruits    à  piquants  vous 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


175 


accrochent  par  les  vêtements  et  la  peau.  Mais  aussi  quelle 
diversité  pittoresque  de  formes  et  quelle  inépuisable  ri- 
chesse de  couleurs!  Avec  quel  ravissement  intérieur  on 


â 


Fig.  59.  —  Antilope  addax. 

contemple  ces  créations  d'une  nature  qui  fait  un  con- 
traste si  saisissant  avec  le  monde  morne  et  désolé  qu'on 
laisse  derrière  soi!  De  toutes  parts,  dans  la  forêt,  réson- 
naient à  nos  oreilles,  depuis  longtemps  sevrées  de  ce 
concert,  des  gazouillements  d'oiseaux  que  le  renouveau 
rendait  tout  joyeux  et  dont  les  nids  encombraient  les  ar- 
bres. Partout  débordaient  la  vie,  la  fécondité  et  la  grâce.  » 


176  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Parmi  les  herbes  fourragères  et  dans  les  clairières  ra- 
fraîchies par  le  voisinage  du  lac  Tchad,  les  antilopes  en 
nombre  infini,  aux  cornes  en  tire-bouchons  de  près  d'un 
mètre  de  longueur,  paissent  tranquillement,  ayant  sou- 
vent parmi  elles  l'autruche,  leur  amie,  qui  de  là  s'élance 
aux  solitudes  des  steppes. 

En  cheminant  de  l'est  à  l'ouest,  à  peine  est-on  entré 
dans  l'Ouadaï  qu'on  laisse  derrière  soi  les  dernières  col- 
lines du  pays  montueux  pour  entrer  dans  la  vaste  plaine 
qui  s'étend  jusqu'à  Kano,  à  1,400  kilomètres  à  l'ouest, 
et  où  montagnes  et  collines  ne  sont  plus  que  des  acci- 
dents. C'est  dans  cette  plaine  que  se  trouvent  les  lagunes 
de  Fitri,  qui  attirent  une  quantité  de  mouches  importu- 
nes. Le  sol  est  imprégné  d'humidité,  et  si  fertile  qu'il  pro- 
duit deux  récoltes  par  an.  Les  rivières  du  pays  demeurent 
à  sec  pendant  la  saison  chaude.  Le  long  des  rives  du 
Batha,  l'une  d'elles,  s'étendent  des  forêts  d'arbres  gigan- 
tesques, dont  le  soleil  a  de  la  peine  à  pénétrer  les  masses. 
Les  lions  et  les  léopards  y  chassent  l'antilope  et  les  ga 
zelles.  Le  palmier  doûm  fournit  aux  habitants  un  fruit, 
dont  Técorce  douce  est  utilisée  par  eux  en  guise  de  sucre. 

Un  petit  État,  le  Midogo,  dépendant  de  l'Ouadaï,  pos- 
sède, à  son  centre,  une  montagne,  qui  s'élève  de  600 
mètres  au-dessus  de  la  plaine  unie.  Sur  la  pente  méri- 
dionale se  trouve  la  capitale  du  même  nom. 

A  défaut  de  paysage,  car  nous  ne  saurions  rien  inven- 
ter, nous  ferons  ici  un  petit  tableau  de  genre.  Les  habi- 
tants de  Midogo  vont  chercher  leur  eau  ■  à  des  sources 
fraîches  et  cristallines,  qui  jaillissent  dans  la  montagne 
entre  d'énormes  pierres.  Ils  atteignent  cet  endroit  en 
sautant  avec  une  agilité  surprenante  de  roche  en  roche, 
leur  amphore  sur  la  tête.  Une  quantité  de  singes,  les 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


177 


véritables  maîtres  du  pays,  se  tiennent  pendant  le  jour 
assis  sur  les  roches,  regardant  ce  fourmillement  de  fem- 
mes, d'enfants  et  d'esclaves  qui  montent  et  descendent: 
la  nuit,  ils  entrent  dans  les  habitations  pour  dérober  tout 
ce  qu'ils  trouvent  à  leur  convenance. 
Le  lac  Tchad  est  enfermé  dans  des   rives  uniformes, 


Fig.  60.  —  Éléphants  au  lac  Tchad. 


ourlées  de  roseaux.  Aux  environs,  la  végétation  est 
admirable;  l'hyphène  grandit,  le  tamarinier  apparaît 
dans  les  grandes  plaines  herbeuses  ;  la  faune  se  montre 
extrêmement  riche  en  oies  de  toute  couleur,  canards, 
cigognes,  hérons,  pélicans,  en  autruches,  en  singes,  en 
antilopes,  bœufs  sauvages,  sangliers,  en  hippopotames, 
rhinocéros,  en  girafes,  en  lions  et  même  en  éléphants. 
Des  confins  du  Sahara,  des  Arabes  amènent  jusque-là 
de  magnifiques  chevaux. 

23 


178  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Dans  le  lac  Tchad  se  déverse,  venant  du  sud,  le  Chari, 
fleuve  véritable  et  qui  rappelle  le  Nil;  d'autres  cours 
d'eau  lui  arrivent  de  l'ouest.  Par  contre,  naguère  encore, 
il  sortait  du  lac  une  nouvelle  rivière  des  Gazelles  (Bahr- 
el-Ghazal),  dont  les  eaux  allaient  se  perdre  dans  le  dé- 
sert, vers  le  nord  ;  les  alluvions  du  Chari  ont  obstrué  le 
lit  de  cette  rivière.  Le  lac  Tchad  est  au  centre  du  Bor- 
nou.  C'est  une  nappe  immense  d'eau,  de  forme  presque 
triangulaire,  véritable  mer  intérieure,  au  milieu  d'un 
pays  très  peuplé,  où  la  capitale,  Kouka,  nous  l'avons  dit, 
ne  compte  pas  moins  de  40,000  habitants;  un  peu  plus 
loin,  Kano  en  a  50,000. 

Les  éléphants  et  les  hippopotames  se  jouent  sur  les 
bords  du  lac,  habités  par  une  population  de  Noirs  pillards, 
qui  viennent  s'embusquer  parmi  les  roseaux  de  la  rive 
pour  surprendre  et  attaquer  les  convois;  grâce  à  leurs 
canots,  ils  se  dérobent  ensuite  rapidement  à  toute  pour- 
suite. 

Le  territoire  de  Kano,  l'un  des  États  haoussas  gouver- 
nés par  le  sultan  de  Sokoto,  présente  des  champs  bien 
cultivés,  se  succédant  sans  interruption;  il  n'y  a  plus  là 
aucun  espace  désert.  Les  jardins  contiennent  beaucoup  de 
plants  d'indigo,  de  tabac,  des  oignons,  des  patates  douces 
et  des  tomates.  Les  baobabs  sont  nombreux  dans  cette 
région  ;  on  voit  aussi  près  de  la  ville  des  dattiers  gigan- 
tesques. Au  sortir  de  Kano,  les  cultures  cessent;  une  ré- 
gion montagneuse  commence,  limite  des  plateaux  de 
l'Afrique  intérieure.  La  côte  occidentale  des  montagnes 
qui  enferment  le  bassin  du  Niger  appartient  au  versant 
de  l'Atlantique. 

Les  lacs  équatoriaux,  qui  n'alimentent  point  le  Nil  ou 
ses  affluents,  s'écoulent  par  le  versant  de  l'Atlantique,  en 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


179 


traversant  l'Afrique  tout  entière,  et  quelques-uns  par  le 
versant  de  l'océan  Indien.  C'est  ainsi  que  nous  revenons 
à  la  région  des  lacs  pour  en  décrire  encore  quelques 
sites. 
Au    nord-ouest  du   lac  Moëro,  de  hautes  montagnes 


Fig.  61.  —  Un  village  prés  du  lac  Tchad. 


* 

coupent  l'horizon.  La  végétation  tropicale  pare  de  ses 
profusions  toutes  les  pentes  qui  s'inclinent  vers  le  lac. 
Le  Moëro  forme  avec  le  lac  Bangouelo  et  le  lac  Tan- 
ganyika  le  centre  d'une  région  où  les  sources  abondent. 
Les  tremblements  de  terre  y  sont  fréquents,  et  parmi 
toutes  ces  sources  il  y  a  des  sources  d'eau  chaude. 

Pendant  la  saison  des  pluies,  en  allant  du  lac  Moëro 
au  lac  Tanganyika,  la  plaine  est  inondée,  et  on  a  souvent 


180  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

de  Feau  jusqu'à  la  ceinture.  Quant  aux  sources,  Livings- 
tone  dit  qu'il  faudrait  la  vie  d'un  homme  pour  les  comp- 
ter. En  se  rendant  au  lac  Bangouelo,  il  en  passa  à  gué 
32  sur  un  espace  de  96  kilomètres,  et  chacune  d'elles 
demanda  de  vingt  minutes  à  une  heure  pour  la  traversée 
du  ruisseau  qu'elle  forme  et  du  terrain  spongieux  qui 
nourrit  ce  ruisseau. 

En  Afrique,  il  est  très  rare  de  voir  l'eau  sourdre  au 
pied  d'un  rocher,  comme  dans  la  plupart  des  pays.  L'eau 
sort  d'un  marais,  ou,  pour  parler  comme  Schweinfurth 
et  comme  Livingstone,  d'une  «  éponge  » . 

Ces  éponges,  qui  se  forment  dans  de  légères  dépres- 
sions du  sol  dépourvues  d'arbres  et  de  broussailles,  ne 
sont  autre  chose  qu'une  terre  noire  et  poreuse,  qui  se 
couvre  d'une  herbe  courte  et  dure.  Cette  terre  gonflée 
d'eau  s'étend  parfois  sur  plusieurs  lieues,  avec  une  lar- 
geur de  1,000  ou  2,000  mètres.  Les  grandes  pluies,  lors- 
qu'elles tombent  sur  les  forêts,  rencontrent  un  lit  de 
sable  fin  et  blanc,  imperméable,  et  leurs  eaux  filtrent 
jusqu'à  ces  terres  poreuses  qui,  alors,  s'imbibent.  A  la 
fin  de  la  saison  pluvieuse,  la  pelouse  qui  couvre  ces 
terres  est  entièrement  soulevée,  bouleversée;  entre  les 
touffes  d'herbe  espacées  entre  elles,  le  sol  se  montre  pro- 
fondément détrempé.  Cette  terre  qui  retient  tant  d'eau  la 
laisse  échapper  pendant  la  saison  sèche  ;  elle  donne  nais- 
sance à  des  ruisseaux,  devenant  ainsi  une  véritable 
source. 

Nous  avons  dit  quelques  mots  des  grands  fleuves  du 
versant  de  l'Atlantique  et  des  pays  qu'ils  traversent; 
nous  n'y  reviendrons  pas.  Signalons  toutefois  l'aspect 
«  très  européen  »  d'une  terre  visitée  par  Cameron,  à 
l'ouest  du  royaume  de  Biné,  la  province  de  Bailounda. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


1S1 


Là,  toutes  les  pentes  des  collines  ruissellent  de  cascades, 
qui  apportent  à  une  rivière  les  deux  tiers  au  moins  des 
eaux  qu'elle  charrie  plus  bas  ;  et  ces  cascades  sont  de 
l'effet  le  plus  pittoresque.  Le  voyageur  chemine  à  travers 


Fig.  62.  —  Magnolier. 


un  des  plus  jolis  pays  que  l'imagination  puisse  rêver; 
dans  toutes  les  directions,  s'élevaient  des  montagnes  aux 
gracieux  contours,  dont  plusieurs  étaient  couvertes  d'une 
belle  végétation  ;  de  petits  mamelons  s'y  couronnaient  de 
villages,  ombragés  d'arbres  énormes.  «  Il  faudrait,  »  dit 
Cameron,  «  un  Longfellow  ou  un  Tennyson  pour  décrire 


182  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

certains  sites  de  cette  région;  il  faudrait  un  Claude  Lor- 
rain ou  un  Turner  pour  les  peindre.  » 

Plus  près  du  littoral,  dans  le  Dahomey  par  exemple,  les 
palmiers  et  les  cocotiers,  dont  le  stipe  élancé  ressemble 
à  de  gracieuses  colonnes  supportant  un  dôme  de  verdure, 
les  énodendrons  au  tronc  colossal,  les  magnolias,  couverts 
de  larges  fleurs  blanches  embaument  l'air;  diverses 
espèces  de  mimosa  au  feuillage  élégant,  de  sombres  man- 
guiers croissent  dans  ces  forêts,  que  jamais  n'a  frappé  la 
hache.  Au-dessous  d'eux,  protégés  par  leur  ombre  impé- 
nétrable, enlacés  à  leurs  robustes  rameaux,  serpentent 
des  lianes  et  des  convolvulus  aux  tiges  flexibles  et  canne- 
lées. Çà  et  là  enfin,  formant  de  verts  tapis ,  la  délicate 
sensitive  referme  ses  craintives  folioles  au  moindre  frois- 
sement du  vent. 

Rappelons  que  le  versant  de  l'océan  Indien  est,  en  partie, 
occupé  par  le  désert  de  l'Afrique  australe. 

C'est  au  sud  du  Kalahari  qui  se  trouvent  les  merveil- 
leuses mines  de  diamant,  dont  la  découverte  toute  fortuite 
remonte  à  1867.  Le  pays  des  Griquas,  où  sont  la  plupart 
de  ces  gisements,  a  vu  tout  à  coup  des  villes  surgir  du 
sol.  Quant  au  paysage,  qu'on  imagine,  au  milieu  de  ter- 
rains brûlés,  à  la  maigre  végétation ,  des  champs  coupés 
de  fosses  profondes  et  de  tranchées ,  au  bord  desquelles 
des  machines  amènent  entre  les  mains  des  Cafres  et  des 
Zoulous,  loués  comme  travailleurs ,  ces  terres  ingrates, 
4'où  peut  sortir  à  tout  moment  une  seconde  «  Étoile 
ie  l'Afrique  australe  »,  valant,  comme  la  première 
300,000  francs. 

Plus  près  de  l'équateur  et  du  littoral,  la  partie  inférieure 
du  bassin  de  la  Rofouma,  rivière  qui  a  ses  sources  dans  les 
montagnes  riveraines  du  lac  Nyassa  et  son  embouchure 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


183 


dans  l'océan  Indien,  est  couverte  d'une  végétation  exubé- 
rante de  grands  arbres,  où  les  lianes  comblent  le  sous- 
bois  et  forment  des  fourrés  impénétrables.  Le  voyageur 
n'y  aperçoit  le  ciel  que  de  loin  en  loin.  Livingstone  dut 
louer  des  Noirs  pour  tailler  à  coups  de  serpe  dans  cette 
masse  de  verdure  et  percer  un  tunnel  à  sa  caravane.  L& 


Fia.  63.  —  Dans  l'Ougogo. 


copal  y  abonde.  Ce  n'est  qu'à  mesure  que  le  pays  s'élève 
que  la  forêt  s'éclaircit. 

Alors  se  développe  souvent  aux  yeux  une  grande  plaine 
herbeuse,  rayée  de  cours  d'eau  ensablés,  que  bordent  des 
plantes  parfumées.  Les  endroits  arides,  montagneux, 
sont  envahis  par  les  euphorbes  vénéneuses  aux  épaisses 
raquettes,  par  les  aloès  arborescents  aux  feuilles  acérées. 

Le  sentier,  lorsqu'il  y  en  a  un  de  tracé  pour  le  voya- 
geur, se  dévide  sur  des  coteaux  escarpés,  au  sol  rouge, 


184  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

parsemés  de  roches,  maigrement  tapissés  d'herbes,  et 
dont  l'aloès,  le  cactus,  l'euphorbe,  l'asclépias  géant  et  les 
mimosas  rabougris  annoncent  l'aridité  ;  cependant  le  bao- 
bab s'y  montre  majestueux,  et  l'on  y  voit  parfois  de  beaux 
tamarins. 

Quand  on  pénètre  dans  l'Afrique  en  passant  par  Zanzi- 
bar et  Bagamoyo,  on  se  heurte  vite  à  une  chaîne  de  mon- 
tagnes ,  aux  crêtes  dentelées  :  ce  sont  les  montagnes  de 
FOusagara.  Les  vents  se  refroidissent  en  balayant  ces 
sommets  souvent  nuageux,  et  descendent  en  rafales  gla- 
cées dans  la  plaine.  Les  forêts  couvrent  le  sol  rocailleux 
des  parties  basses  de  cette  chaîne  ;  et  tout  ce  que  le  voya- 
geur a  pu  rêver  d'horrible  sur  l'Afrique  se  réalise  là  : 
c'est  une  confusion  inextricable  de  buissons  épineux  et 
de  grands  arbres,  couverts,  de  la  racine  au  sommet,  par 
de  gigantesques  épiphytes  ;  des  faisceaux  d'herbes  tran- 
chantes, des  réseaux  de  lianes  énormes  qui  rampent,  se 
courbent,  se  dressent  dans  tous  les  sens,  étreignant  tout, 
et  finissant  par  étouffer  jusqu'au  vivace  et  quasi  éternel 
baobab. 

«  La  terre,  »  dit  Burton,  «  exhale  une  odeur  d'hydro- 
gène sulfuré,  et  Ton  peut  croire,  en  maint  endroit,  qu'un 
cadavre  est  derrière  chaque  buisson.  Des  nuages  livides, 
chassés  par  un  vent  glacé,  courent  et  se  heurtent  au- 
dessus  de  vous ,  et  crèvent  en  larges  ondées  ;  ou  bien  un 
ciel  morne  étend  sur  la  forêt  un  voile  funèbre  ;  même  par 
le  beau  temps ,  l'atmosphère  est  d'une  teinte  blafarde  et 
maladive.  Enfin,  pour  compléter  cet  odieux  tableau  qui, 
du  centre  du  Khoutou  se  déploie  jusqu'à  la  base  des  monts 
de  l'Ousagara,  de  misérables  cases,  groupées  au  fond  des 
jungles,  abritent  quelques  malheureux,  amaigris  par  un 
empoisonnement  continu.  » 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  185 

Et  lorsqu'on  a  enfin  dépassé  ces  montagnes,  on  se 
trouve  encore  dans  une  région  aride ,  trop  loin  des  lacs 
pour  en  ressentir  l'influence,  sans  rivières,  avec  des  sa- 
lines vitreuses  et  des  plaines  torréfiées,  où  se  produisent 
quelques-uns  des  effets  de  mirage  de  l'Arabie  déserte  ;  les 
chemins  n'y  sont  que  des  pistes  ;  faute  de  bois ,  les  caba- 
nes sont  faites  d'épines  et  de  chaume,  et  c'est  la  bouse  de 
vache  qui  sert  de  combustible.  Tel  est  l'Ougogo. 

Dans  cette  contrée ,  —  au  delà  de  laquelle  nous  retrou- 
vons le  versant  de  la  Méditerranée,  ses  lacs  et  son  Nil 
puissant,  —  le  vent  du  nord,  soulevant  dans  ses  tourbil- 
lons les  molécules  argileuses  et  siliceuses  de  la  terre  désa- 
grégée par  la  sécheresse,  ainsi  que  les  détritus  des  plantes 
brûlées  par  le  soleil,  produit  les  ravages  de  la  grêle. 


24 


VI. 


La  flore  et  la  faune.  —  La  Côle  d'Or.  —  La  Guinée  méridionale.  —  Le  Sénégal. 

—  Les  baobabs.  —  L'Afrique  australe.  —  Région  du  Zambèse  supérieur. 

—  Le  Manyéma.  —  Le  pays  des  Bongos.  —  Le  toucan.  —  Le  haut  Nil.  —  Élé- 
phants, hippopotames  et  crocodiles.  —  Le  bassin  du  fleuve  des  Gazelles. 

—  L'Ounyamouézi.  —  La  mouche  tsé-tsé.  —  L'Ouganda.  —  Le  pays  de 
Natal.  —  Les  sauterelles.  —  Le  gorille. 


Une  partie  du  littoral  de  la  Guinée  a  reçu  le  nom  de 
Côte  d'Or,  en  raison  de  la  richesse  de  ses  sables  aurifères. 

C'est  un  pays  bas,  couvert  en  grande  partie  de  forêts 
sombres,  entrecoupé  de  marais  et  de  jungles.  La  chaleur 
.et  l'humidité  des  régions  tropicales  y  développent  partout 
•  une  végétation  luxuriante.  L'arbre  à  coton,  de  plus  de 
50  mètres  de  hauteur,  des  bananiers  d'une  taille  gigan- 
tesque, la  canne  à  sucre,  l'aloès,  l'ananas,  l'igname,  le 
manioc,  le  riz,  le  maïs,  l'arachide  ou  pistache  de  terre,  le 
chanvre  indien  ou  haschich,  le  tabac,  y  croissent  à  l'état 
sauvage,  avec  les  bois  de  teck,  de  santal,  d'ébène;  la  liane 
aux  nombreuses  capitules  de  fleurs  jaunâtres,  s'entre-mêle 
dans  les  forêts  à  des  arbres  élevés,  tantôt  mince  et  déliée 
comme  un  gros  fil,  tantôt  épaisse  comme  un  câble,  droite 
comme  une  lance  ou  courbée  comme  un  arc,  se  balançant 
aux  vents,  ou  formant  des  nœuds  inextricables.  On  trouve 
parmi  ces  arbres  Yosami,  dont  les  fleurs  ont  la  couleur  et 
le  parfum  des  lilas,  Yokoumé.  dans  le  tronc  duquel  on 
creuse  de  belles  pirogues,  et  dont  les  branches  fournis- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


187 


sent  ces  torches  résineuses  si  utiles  la  nuit  pour  écarter 
les  bêtes  fauves  qui  rôdent  autour  des  campements. 


Fig.  64.  —  Le  cotonnier. 


Sur  ces  rivages ,  au  milieu  de  cette  puissante  végéta- 
tion où  les  jeux  et  les  grimaces  des  singes  mettent  une 
note  gaie,  'les  léopards,  les  lions,  les  éléphants,  les  rhino- 
céros, des  serpents  d'une  variété  infinie,  peuplent  les 
fourrés.  Les  crocodiles  et  les  caïmans ,  couchés  sous  de 


188  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

grands  roseaux,  surveillent  les  berges  des  rivières,  et  le 
requin,  aux  embouchures  des  fleuves,  dispute  à  l'indi- 
gène le  produit  de  sa  pêche. 

Au  milieu  des  prairies  de  la  Guinée,  croissent  des 
groupes  d'arbres  à  beurre  (Elœis  guineense)  :  c'est  le 
fruit  bouilli  de  cet  arbre  qui  donne  ce  beurre  végétal,  que 
l'on  commence  à  utiliser  dans  l'industrie.  On  y  rencontre 
des  forêts  de  palmiers,  et  parmi  les  arbres  curieux ,  le 
baobab,  ce  géant  végétal,  dont  le  tronc  atteint  une  cir- 
conférence d'une  vingtaine  de  mètres,  et  le  sycomore, 
dont  les  figues  croissent  sur  le  tronc  même,  et  non  à 
l'extrémité  des  branches. 

Certaines  régions  de  la  Guinée  méridionale  y  donnent 
sans  travail  le  cotonnier,  le  caféier,  le  tabac  et  le  palma- 
christi.  Les  forêts  y  rappellent,  sous  certains  rapports , 
celles  de  l'Amérique  :  on  y  trouve  le  bombax  épineux  ou 
fromager  et  diverses  espèces  de  palmiers,  au  milieu  des- 
quels domine  l'élaïs;  enfin,  le  palmier  nain.  Au  bord  de 
l'eau,  vit  le  palétuvier  aux  racines  fantastiques,  soute- 
nant à  quelques  mètres  au-dessus  du  sol  un  tronc  propor- 
tionnellement grêle  et  peu  élevé,  d'où  partent  des  bran- 
ches innombrables ,  couvertes  de  feuilles  d'un  vert 
sombre;  de  ces  branches  retombent  jusqu'à  l'eau  des 
quantités  d'autres  racines  adventices,  chargées  d'appeler 
au  sommet  la  nourriture  que  le  véritable  tronc  ne  saurait 
laisser  passer.  Tout  cela  finit  par  former  une  suite  d'ar- 
cades. 

Au  Sénégal,  dans  les  bois  de  l'intérieur,  on  trouve  des 
arbres  très  gros  :  le  caïlcédra,  qui  fournit  un  bois  très 
dur  :  on  fait  de  très  grandes  pirogues  d'une  seule  pièce, 
creusées  dans  cet  arbre,  et  des  roniers,  de  la  famille  des 
palmiers. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


189 


Rien  de  plus  étrange ,  à  ce  que  disent  les  voyageurs, 
que  l'aspect  d'une  plaine  de  baobabs  dans  cette  région. 
Ces  géants  du  règne  végétal,  qui  grandissent  pendant  des 
milliers  d'années,  mais  dont  on  a,  cependant,  exagéré 
beaucoup  la  grosseur,  ont  des  branches  très  courtes  et, 


Fig.  65.  —  Village  de  Djoloffs,  en  Guinée. 

pour  ainsi  dire,  pas  de  feuillage;  et  si  l'on  joint  à  leur 
couleur  uniforme  gris  sale,  l'absence  presque  complète  de 
végétation  autour  d'eux,  on  aura  une  idée  de  l'aspect 
étrange  que  présente  un  pareil  paysage.  Un  voyageur  a 
vu  au  Sénégal  un  baobab ,  qui  ne  comptait  encore  que 
trente  siècles  d'existence,  et  qui  n'avait  pas  moins  de 
58  mètres  de  circonférence.  Sans  rien  perdre  de  sa  vit?- 


190  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

lité,  son  tronc  s'était  ouvert  comme  un  vieux  saule.  On  y 
voyait  une  grotte  de  7  mètres  de  hauteur  et  de  6  mètres 
de  diamètre. 

Ces  mêmes  arbres  atteignent  aussi,  dans  l'Afrique  aus- 
trale, des  proportions  gigantesques.  C'est  le  lieu  de  dire 
que  le  baobab  paraît  doué  d'une  vitalité  merveilleuse.  Il 
résiste  à  toutes  les  entreprises  :  les  indigènes  le  dépouil- 
lent de  son  écorce  pour  faire  des  cordes  avec  les  fibres 
qu'elle  contient;  les  atteintes  du  feu  ne  l'éprouvent  pas  ; 
il  ne  souffre  pas  davantage  des  dégâts  intérieurs,  car  on 
en  trouve  de  profondément  creusés  et.  qui  ne  s'en  portent 
pas  plus  mal.  Livingstone  a  vu  un  baobab  dans  lequel 
vingt  ou  trente  hommes  pouvaient  se  coucher  et  dormir 
tout  aussi  à  leur  aise  que  dans  une  hutte.  Enfin,  chose 
extrêmement  curieuse!  un  baobab  abattu  continue  encore 
pendant  quelque  temps  de  grandir  et  de  grossir.  Le  même 
explorateur  a  calculé  que  de  vieux  baobabs  qu'il  a  vus 
pouvaient  bien  compter  pour  leur  âge  les  années  de  l'ère 
chrétienne. 

Dans  certaines  parties  de  l'Afrique  australe,  l'herbe 
pousse  par  touffes  épaisses  d'une  étonnante  vigueur.  Dans 
d'autres  endroits ,  la  terre  est  envahie  par  des  plantes  à 
tiges  rampantes ,  assez  fortes  pour  suspendre  la  marche 
des  sables,  l'envahissement  du  désert.  La  plupart  de  ces 
plantes  sont  des  racines  tuberculeuses  et  fournissent  à  la 
fois  un  aliment  et  un  liquide  à  l'époque  des  grandes  sé- 
cheresses, où  l'on  chercherait  vainement  ailleurs  de  quoi 
apaiser  la  faim  et  la  soif.  Il  y  a  de  ces  tubercules  qui  at- 
teignent la  grosseur  de  la  tête  d'un  enfant.  Grâce  à  la  pro- 
fondeur où  ils  gisent  sous  la  terre,  leur  eau  garde  une 
fraîcheur  agréable. 

Le  plus  abondant  des  produits  de  ce  sol  est  le  melon 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


191 


d'eau,  qui  dans  les  an- 
nées pluvieuses  cou- 
vre des  terrains  d'une 
immense  étendue. 
L'éléphant,  le  rhino- 
céros et  les  antilopes 
font  leurs  délices  de 
ce  fruit;  les  lions,  les 
hyènes,  les  chacals, 
les  souris  même  ne 
les  dédaignent  pas. 
Une  sorte  de  concom- 
bre à  fruits  rouges 
jouit  d'une  faveur 
égale. 

On  signale  dans  le 
pays  de  Natal  des  mi- 
mosas nains  à  grosses 
épines,  des  acacias 
et  des  mimosas  d'une 
autre  espèce,  remar- 
quables par  la  pro- 
jection de  leurs  bran- 
ches en  forme  de 
parasol.  Mentionnons 
encore  l'érythrina  ou 
arbre  des  Cafres,  dont 
les  grandes  fleurs 
écarlates  attendent 
l'hiver  pour  s'ouvrir. 
Un  conifère  de  pre- 
mière grandeur  y  est 


Fig.  fjG.  —  Danseuse  nègre,  au  Congo. 


192  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

connu  sous  le  nom  d'arbre  à  éternuer,  parce  que  ses  es- 
quilles fraîches  exhalent  une  forte  odeur  de  tabac.  Si 
Ton  met  le  feu  à  cet  arbre ,  il  brûle  lentement,  flambant 
comme  une  torche  gigantesque,  mais  il  ne  se  consume 
pas  en  moins  de  plusieurs  semaines. 

Sur  le  Zambèse  supérieur,  croissent,  dans  la  forêt  de  la 
région  des  cataractes,  des  arbres  gigantesques,  le  cou- 
chibé  et  le  moucoussé,  dans  le  tronc  desquels  les  indi- 
gènes creusent  des  pirogues  ;  on  y  trouve  aussi  deux  fruits 
particuliers  à  cet  endroit  :  le  mocha-mocha  et  le  mou- 
chenché.  Ce  dernier  est  très  sucré,  et  le  major  Pinto  en  fit 
une  boisson  rafraîchissante  fort  agréable. 

La  végétation  tropicale  se  retrouve  à  l'intérieur,  en 
quelque  sorte  au  seuil  des  déserts  brûlés. 

Schweinfurth  a  décrit  le  féerique  pays  des  Mombout- 
tous  cannibales ,  situé  à  quelques  degrés  au  nord  de  1  e- 
quateur.  Nous  connaissons  par  Livingstone  le  pays  des 
Manyémas,  à  quelques  degrés  au  sud  de  l'équateur,  et  qui 
lui  ressemble  à  beaucoup  d'égards,  principalement  par 
ses  habitants.  Les  deux  pays  sont  séparés  par  cette  «  ré-' 
gion  inconnue  » ,  à  travers  laquelle  s'écoule  un  volume  d 'eau 
considérable,  s'échappant  de  plusieurs  grands  lacs,  et 
considéré  comme  devant  donner  naissance  au  fleuve  Zaïre. 

Le  sol  du  Manyéma  est  d'une  fécondité  merveilleuse. 
Les  bords  des  rivières  sont  plantés  d'arbres  gigantesques. 
Le  maïs,  la  patate,  l'arachide,  lacassave,  le  bananier,  la 
fève,  le  giraumon,  n'y  demandent  aucun  soin.  La  forêt 
qui  couvre  toutes  les  parties  non  défrichées  donne  asile 
aux  plus  gros  animaux  de  l'Afrique,  et  surtout  à  de  nom- 
breux éléphants.  Les  indigènes,  ignorant  la  valeur  de 
l'ivoire ,  se  servaient  jadis  des  défenses  de  ces  animaux 
pour  les  charpentes  de  leurs  huttes. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


193 


Dans  cette  même  partie  de  l'Afrique,  des  fourmis  rou- 
geàtres  infestent  les  bois  et  se  font  redouter  de  tous  les 


Fig.  67.  —  Bananier. 


animaux  et  de  l'homme.  Le  lion,  l'éléphant,  qui  ne  les 
fuirait  pas,  serait  réduit  en  peu  de  minutes  à  l'état  de 
squelette,  comme  une  préparation  anatomique. 


25 


194  AU  PAYS  DES  NEGRES 

Dans  le  pays  des  Bongos,  les  plaines  alternent  avec  les 
bois,  qui  couvrent  toutes  les  ondulations  de  terrain.  Ces 
plaines  sont  envahies  par  des  herbes  arborescentes  ,  qui 
ont  jusqu'à  2  mètres  de  haut.  Quelques  espèces  fort  tran- 
chantes peuvent  faire  des  blessures,  à  la  suite  desquelles 
on  risque  de  perdre  un  orteil  et  quelquefois  même  le 
pied.  De  nombreuses  constructions  de  termites,  ayant 
la  hauteur  d'un  homme,  forment  un  trait  essentiel  du 
paysage. 

Les  bois  sont  pleins  de  pintades,  et  le  gibier  gros  et 
petit  abonde  :  l'éléphant,  la  girafe,  le  buffle,  de  nom- 
breuses sortes  d'antilopes,  le  cochon  à  verrue,  le  tamanoir, 
—  ce  petit  animal  si  curieux  qui  peut  monter  par  des 
plans  verticaux  lisses,  grâce  à  la  faculté  qu'il  possède  de 
faire  le  vide  sous  ses  pattes,  —  le  ferbous,  et  des  félins 
de  plusieurs  espèces  :  lion,  panthère,  léopard,  chat 
sauvage. 

Les  pays  du  haut  Nil,  au  delà  du  7°  degré  de  latitude 
nord,  sont  accidentés  et  couverts  de  forêts  de  tamari- 
niers, d'égliks  (arbres  de  l'éléphant),  d'ébéniers  et  des 
plus  belles  variétés  d'acacias.  Ces  arbres,  toujours  verts, 
sont  entremêlés  de  lauriers-roses,  portant  des  grappes  de 
fleurs  les  plus  variées  et  les  plus  agréables  à  voir;  ils 
forment  des  jardins  naturels,  qui  répandent  une  ombre 
rraîche.  Les  lauriers-roses  ont  dans  cette  région  les  di- 
mensions de  nos  plus  beaux  cerisiers.  Les  villages  des 
Baris  sont  tantôt  étages  sur  le  flanc  des  montagnes  qui 
leur  servent  de  retraites  contre  leurs  ennemis,  et  tantôt 
groupés  ou  dispersés  au  milieu  des  forêts. 

Ajoutons  qu'on  trouve  dans  le  bassin  du  fleuve  des 
Gazelles,  outre  les  arbres  de  l'éléphant  et  les  tamarins, 
des  kakamouts,  des  gimesehs  et  d'autres  arbres  énormes. 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


195 


En  pénétrant  dans  l'intérieur  de  l'Afrique  par  le  lit- 
toral de  l'océan  Indien,  nous  retrouvons  les  baobabs,  les 
tamarins  et  aussi  des  palmyras,  des  sycomores  qui  s'é- 
lèvent du  milieu  des  massifs;  la  faune  est  riche  là  comme 


Hg.  68.  —  Récolte  de  fourmis  dans  le  Maiiyema. 

dans  presque  toute  l'Afrique  sauvage;  des  tourterelles 
gémissent  sur  les  branches,  des  pintades  émaillent  les 
prairies;  le  pipit  babille  dans  les  chaumes.  «  La  plus 
mignonne,  la  plus  jolie  des  hirondelles,  »  dit  le  capi^ 
taine  Burton,  dans  son  itinéraire  de  Zanzibar  au  lac 
Tanganyika,  «  rase  la  terre,  et  oppose  son  vol  rapide 
aux  orbes  du  vautour.  Des  bandes  de  zèbres,  des  trou- 


196 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


peaux  d'antilopes  regardent  curieusement  et  s'enfuient 
comme  dans  un  rêve.  » 

Malheureusement,  la  mouche  tsé-tsé  habite  ces  jun- 
gles, et  Burton  s'en  aperçut  vite  en  voyant  diminuer 
chaque  jour  les  ânes  de  son  convoi. 

Cette  mouche  est  le  fléau  des  populations  dans  cer- 
taines parties  de  l'Afrique  équatoriale  et  plus  encore  de 


OESTRE 


fr'ig.  t>9.  —  Le  pipit. 


l'Afrique  australe,  car  c'est  surtout  sur  les  bords  du 
Zambèse  qu'elle  exerce  ses  ravages  sur  les  troupeaux;  les 
bœufs,  les  chevaux  et  les  chiens  que  pique  la  tsé-tsé 
succombent  à  un  empoisonnement  du  sang.  La  même 
piqûre,  douloureuse  pour  l'homme,  n'a  pour  lui  aucune 
suite  fâcheuse.  Les  animaux  sauvages,  et  aussi  le  mulet, 
le  porc,  la  chèvre,  le  jeune  veau,  partagent  ce  privilège 
avec  l'homme.  Quant  à  l'âne,  les  opinions  sont  partagées  : 
Burton,  nous  venons  de  le  dire,  se  plaint  d'avoir  vu  les 
siens  succomber  sous  les  atteintes  de  la  tsé-tsé.   Cette 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


197 


mouche  se  rencontre  aussi  à  l'est  et  au  sud  de  la  vallée 
du  Barozé. 

La  tsé-tsé  est  brune,  presque  de  la  nuance  de  l'abeille; 
elle  a  la  taille  de  la  mouche  d'Europe,  avec  des  ailes 
plus  longues;  elle  est  facile  à  reconnaître,  grâce  à  un 
bourdonnement  particulier  qu'on  n'oublie  pas  quand  on 
l'a  entendu. 


Fig.  70.  —  Campement  dans  l'Ougogo. 


Nous  arrivons  dans  une  région  tout  à  fait  centrale,  le 
pays  d'Ounyamouézi  (terre  de  la  Lune)  ou  plutôt  de 
Nyamouézi,  —  car  le  Ou  placé  en  avant  de  chaque  nom 
d'État  dans  cette  partie  de  l'Afrique  qui  s'étend  des  lacs 
à  l'Océan,  ne  signifie  autre  chose  que  pays.  Générale- 
ment, on  construit  les  noms  des  peuples  en  remplaçant 
Ou  par  Voua. 

«  La  faune  de  l'Ounyamouézi,  »  rapporte  Burton,  «  est 
la  même  que  celle  de  l'Ousagara  et  de  l'Ougogo  :  le  lion, 


198  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

le  léopard,  l'hyène  d'Abyssinie,  le  chat  sauvage  en  habi- 
tent les  forêts;  l'éléphant,  le  rhinocéros,  le  buffle,  la  gi- 
rafe, le  zèbre,  le  quagga  y  parcourent  le  fond  des  valléer 
et  les  plaines  ;  clans  chaque  étang  de  quelque  étendue,  on 
trouve  l'hippopotame  et  le  crocodile.  Les  quadrumanes  y 
sont  nombreux  dans  les  jungles,  celles  de  l'Ousoukouma 
renferment  des  cynocéphales  jaunes,  rouges  et  noirs,  de 
la  taille  d'un  lévrier,  et  qui,  d'après  les  indigènes,  sont 
la  terreur  du  voisinage  ;  ils  défient  le  léopard ,  et  quand 
ils  sont  nombreux  on  assure  qu'il  n'ont  pas  peur  du  lion. 
Enfin,  le  colobe  à  camail  (espèce  de  singe)  y  fait  admirer 
sa  palatine  blanche,  qu'il  peigne  et  brosse  continuelle- 
ment; très  glorieux  de  cette  parure,  dès  qu'il  est  blessé, 
prétendent  les  Arabes,  il  la  met  en  pièces  afin  que  le 
'chasseur  n'en  profite  pas.  On  parle  également  de  chiens 
sauvages,  qui  habiteraient  les  environs  de  l'Ounya- 
nyembé,  et  qui,  chassant  par  troupes  nombreuses,  atta- 
queraient les  plus  grands  animaux  et  se  jetteraient  mémo 
sur  l'homme.  » 

Dans  l'Ounyamouézi,  «  vers  l'époque  de  l'année  qui 
correspond  à  notre  automne,  les  étangs  et  leurs  bords 
sont  fréquentés  par  des  macreuses,  des  sarcelles  grasses, 
d'excellentes  bécassines,  des  courlis  et  des  grues,  des 
hérons  et  des  jacanas.  On  trouve  quelquefois  dans  le  pays 
l'oie  d'Egypte  et  la  grue  couronnée ,  qui  paraît  fournir 
aux  Arabes  un  mets  favori;  plusieurs  espèces  de  calaos, 
le  secrétaire  et  de  grands  vautours,  probablement  le 
condor  du  Cap,  y  sont  protégés  par  le  mépris  que  les  ha- 
bitants font  de  leur  chair.  Le  coucou  indicateur  y  est 
commun;  des  grillivores  et  une  espèce  de  grive  de  la 
taille  d'une  alouette  y  sont  de  passage,  et  rendent  de 
grands  services  aux  agriculteurs  par  la  guerre  qu'ils  font 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


199 


aux  sauterelles.  Un  gros-bec  sociable  y  groupe  ses  nids 
aux  branches  inférieures  des  arbres,  et  une  espèce  de 
bergeronnette  s'aventure  dans  les  cases  avec  l'audace 
d'un  moineau  de  Paris  ou  de  Londres. 

«  Différentes  espèces  d'hirondelles ,  quelques-unes 
toutes  mignonnes  et  d'une  grâce  particulière,  y  séjour- 
nent pendant  l'été.  L'autruche,  le  faucon,  le  pluvier,  le 


Fig.  71.  —  Courlis. 


corbeau,  le  gobe-mouche,  la  fauvette,  le  geai,  la  huppe, 
l'alouette,  le  roitelet  et  le  rossignol  y  sont  représentés, 
mais  en  petit  nombre,  ainsi  que  les  chauves-souris. 
Quant  aux  ophidiens,  il  y  a  un  serpent  gris  ardoise,  à 
ventre  argenté,  qui  abonde  dans  les  cases,  où  il  détruit 
les  rats;  il  n'est  pas  venimeux.  Les  marécages  sont 
remplis  de  grenouilles. 

«  Les  lacs  et  les  rivières  contiennent  des  sangsues, 
que  les  indigènes  regardent  comme  habitées  par  des 
esprits.  Des  myriapodes   gigantesques  sont  communs, 


200  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

beaucoup  de  papillons,  des  libellules.  Des  nuées  de  sau- 
terelles s'abattent  de  temps  à  autre  sur  le  pays.  Au 
printemps,  des  vols  de  criquets  à  ailes  rouges  s'élèvent 
de  terre.  » 

Les  éléphants,  les  zèbres,  les  buffles,  les  antilopes  sont 
nombreux  dans  la  même  région;  les  lions,  les  panthères 
et  les  léopards  se  plaisent  dans  les  massifs  montagneux 
qui  avoisinent  les  lacs;  les  rivières,  encombrées  par  la 
végétation,  et  les  bords  marécageux  des  lacs,  abritent 
beaucoup  d'hippopotames  et  de  crocodiles. 

Malgré  ce  dénombrement  un  peu  effrayant  de  bêtes 
féroces  et  autres,  —  les  Romains  nommaient  l'Afrique 
«  la  terre  des  monstres  »,  —  la  terre  de  la  Lune  n'en 
demeure  pas  moins  le  jardin  de  la  région  des  lacs.  Ses 
campagnes  reposent  agréablement  la  vue  par  leur  calme 
beauté;  les  villages  y  sont  nombreux,  les  champs  bien 
cultivés;  de  grands  troupeaux  de  bêtes  ovines,  à  bosse 
volumineuse  comme  les  races  de  l'Inde,  se  mêlent  à  des 
bandes  considérables  de  chèvres  et  de  moutons,  et  don- 
nent partout  un  air  de  richesse  et  d'abondance. 

Dans  les  pâturages  de  l'Ouganda,  le  gibier  est  très 
abondant,  surtout  en  antilopes.  L'antilope  et  l'autruche 
foisonnent  dans  le  Ouadaï,  ainsi  que  les  éléphants  et  les 
rhinocéros  à  deux  cornes. 

En  redescendant  vers  le  sud ,  nous  avons  à  signaler, 
parmi  les  animaux  curieux,  le  soko,  sorte  de  chimpanzé 
du  pays  des  Manyémas.  Il  a  plus  d'un  mètre  de  haut, 
la  face  d'un  jaune  clair,  un  front  très  bas,  d'énormes 
oreilles  avec  des  favoris.  Bancal  et  pansu,  il  se  tient 
gauchement  sur  ses  pattes  de  derrière.  Livingstone  en 
possédait  un  à  Bambarré.  «  C'est,  »  dit-il,  «  la  moins 
maligne  de  toutes  les  bêtes  simiennes  que  j'ai  rencon- 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


201 


trées;  elle  paraît  savoir  que  je  suis  pour  elle  un  ami  et 
reste  tranquillement  sur  la  natte  avec  moi.  Elle  marche 
debout  et  tend  la  main  pour  qu'on  la  soutienne.  Si  Ton 
refuse  la  main  qu'elle  vous  présente ,  elle  baisse  la  tête , 
et  son  visage  a  les  contractions  que  donnent  à  la  figure 
humaine  les  larmes  les  plus  amères;  elle  se  tord  les 
mains,  vous  les  tend  de  nouveau,  et  parfois  en  ajoute  une 
troisième  pour  rendre  l'appel  plus  touchant.  » 


Vis.  "2.  —  Panthère  femelle. 


Les  sauterelles  causent  de  grandi  ravages  dans  le 
Transvaal  et  le  pays  de  Natal. 

Les  voyageurs  racontent  que  la  végétation  disparaît  à 
l'endroit  où  une  immigration  de  sauterelles  a  passe; 
leurs  larves  sont  encore  plus  redoutables,  s'il  se  peut  : 
on  les  voit  s'avancer  en  colonnes  épaisses  sur  un  front 
de  2  ou  3  kilomètres;  elles  rampent  sur  la  terre  et  dé- 
vorent tout.  Rien  ne  peut  arrêter  ces  torrents  dévasta- 
teurs, ni  le  feu,  ni  l'eau,  ni  l'absence  de  vivres,-  car  si 
l'on  met  le  feu  aux  herbes,  les  larves  qui  tiennent  la  tète 
du  mouvement,  poussées  par  celles  qui  suivent,  finissent 
par  éteindre  l'incendie  sous  leurs  masses;  si,  au  con- 


202 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


traire,  c'est  un  cours  d'eau  qui  leur  barre  le  chemin, 
les  premières  larves  qui  s'avancent  font  bientôt  de  leurs 
corps  morts  un  radeau,  qui  permet  aux  autres  de  passer 
à  la  rive  prochaine;  enfin,  si  le  pays  est  tout  à  fait  aride, 
les  plus  fortes  larves  mangent  les  plus  faibles,  et  la 
marche  en  avant  se  poursuit. 


Kig.  73.  —  Pygurgue  taiyle  pêcheur). 


La  faune  de  l'Afrique  australe  comprend  principale- 
ment l'éléphant,  le  rhinocéros,  le  lion,  le  chacal,  des 
antilopes  de  divers  genres,  l'élan,  le  duiker,  le  porc-épic, 
et  des  autruches.  Certains  animaux  ne  se  rencontrent  ja- 
mais que  dans  le  voisinage  de  l'eau  :  tels  sont  le  rhino- 
céros, le  buffle,  le  gnou,  la  girafe  et  le  zèbre. 

Dans  la  région  du  Zambèse  supérieur,  nous  signale- 
rons la  présence  des  pygargues ,  aigles  pêcheurs  gigan- 
tesques, qui  habitent  les  rives  du  fleuve.  La  tête,  la  poi- 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  203 

trine  et  la  queue  sont  d'une  parfaite  blancheur,  tandis 
que  les  ailes  et  les  flancs  ont  le  noir  de  l'ébène. 

Mais  l'animal  qui  s'impose  le  plus  à  l'attention,  dans 
t"ute  la  faune  africaine,  c'est  le  gorille,  singe  énorme 
et  redoutable .  dont  l'existence  a  lons-temos  été  mise  en 


Fig.  71.  —  Hyènes  et  chacals. 

doute.  Le  Carthaginois  Hannon,  dans  son  voyage  sur  la 
côte  occidentale  de  l'Afrique,  avait  signalé  les  gorilles 
comme  une  race  d'hommes  velus.  Ce  ne  fut  qu'en  1847 
qu'un  missionnaire,  P. -S.  Savage,  découvrit  de  nouveau 
ce  singe  gigantesque  sur  la  côte  du  Gabon.  Le  «  pays  * 
du  gorille  est  donc  la  Guinée.  C'est  dans  les  profondeurs 
boisées  qu'il  se  cache,  qu'il  parvient  à  se  dérober;  mais 
sur  les  indications  de  Savage,  Paul  du  Chaillu  a  réussi 


204  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

à  étudier  minutieusement  son  caractère  et  ses  mœurs. 

«  Ma  résidence  en  Afrique,  »  dit  du  Chaillu,  «  m'a 
procuré  de  grandes  facilités  pour  nouer  des  relations 
avec  les  indigènes;  et  comme  ma  curiosité  était  vivement 
excitée  par  les  récits  que  j'entendais  faire  de  ce  monstre 
si  peu  connu,  je  me  suis  déterminé  à  pénétrer  dans  ses 
repaires  et  à  le  voir  de  mes  propres  yeux.  C'est  un 
bonheur  pour  moi  d'être  le  premier  qui  puisse  parler  du 
gorille  en  connaissance  de  cause,  et  si  mon  expérience 
et  mes  observations  m'ont  démontré  que  plusieurs  des 
habitudes  qu'on  lui  prête  n'ont  de  fondement  que  dans 
l'imagination  des  Nègres  ignorants  et  des  voyageurs 
crédules,  d'un  autre  côté,  je  suis  à  même  de  garantir 
qu'aucune  description  ne  peut  donner  une  idée  trop  forte 
de  l'horreur  qu'inspire  son  aspect,  la  férocité  de  son 
attaque  et  de  l'implacable  méchanceté  de  scn  naturel. 

«  Je  regrette  d'être  obligé  de  détruire  d'agréables  illu- 
sions, mais  le  gorille  ne  s'embusque  pas  sur  les  arbres 
de  la  route  pour  saisir  avec  ses  griffes  le  voyageur  sans 
défiance;  il  ne  l'étouffé  pas  entre  ses  pieds  comme  dans 
un  étau  ;  il  n'attaque  pas  l'éléphant  et  ne  l'assomme  pas 
à  coups  de  bâton;  il  n'enlève  pas  les  femmes  de  leurs 
villages  ;  il  ne  se  bâtit  pas  une  cabane  de  branchages  dans 
les  forêts,  et  ne  se  couche  pas  sous  un  toit,  comme  on 
Ta  rapporté  avec  tant  d'assurance  ;  il  ne  marche  pas  non 
plus  par  troupes,  et,  dans  ce  que  l'on  a  raconté  de  ses  at- 
taques en  masse,  il  n'y  a  pas  l'ombre  de  la  vérité. 

«  Il  vit  dans  les  parties  les  plus  solitaires  et  les  plus 
sombres  des  jungles  épaisses  de  l'Afrique,  et  de  préférence 
dans  les  vallées  profondes,  bien  boisées,  ou  sur  les  hau- 
teurs très  escarpées;  il  se  plaît  aussi  sur  les  plateaux, 
quand  le  sol  est  parsemé  de  gros  quartiers  de  rochers, 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


205 


dont  il  fait  alors  ses  repaires  favoris.  Les  cours  d'eau 
abondent  dans  cette  partie  de  l'Afrique,  et  j'ai  remarqué 
que  le  gorille  se  trouve  toujours  dans  leur  voisinage.  » 

Du  Chaillu  dit  que  le  gorille  est  vagabond.  On  ne  le 
voit  guère  deux  jours  de  suite  dans  les  mêmes  endroits  ; 
c'est  qu'il  a  vite  épuisé,  pour  sa  nourriture  exclusivement 


Fig.  75.  —  Village  dans  le  royaume  de  Massoua. 

végétale,  les  ressources  que  peuvent  lui  procurer  les  forêts 
en  fruits,  graines,  noix,  feuilles  d'ananas  ou  d'autres 
plantes,  et  le  gorille  est  un  gros  mangeur. 

Il  ne  vit  pas  habituellement  sur  les  arbres,  comme  on 
l'a  dit;  il  est  trop  gros  pour  s'y  établir,  sauter  de  branche 
en  branche  comme  les  singes  de  petite  taille.  S'il  grimpe 
à  un  arbre,  c'est  pour  y  cueillir  des  fruits.  Il  se  sert  de 
ses  énormes  dents  canines  pour  broyer  des  écorces  d'arbre 
et  casser  certaines  noix,  quelquefois  très  dures. 


■206  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

«  Les  singes  qui  vivent  habituellement  sur  les  arbres, 
comme  le  chimpanzé,  »  dit  du  Chaillu,  «  ont  les  doigts 
des  mains  et  des  pieds  beaucoup  plus  longs  que  ceux  du 
gorille,  qui  se  rapprochent  bien  plus  des  mains  et  des 
pieds  de  l'homme.  Le  gorille  ne  vit  pas  en  troupe.  En  fait 
d'adultes,  je  n'ai  presque  jamais  trouvé  ensemble  que  le 
mâle  et  la  femelle,  quelquefois  un  vieux  mâle  erre  isolé- 
ment. Dans  ce  cas,  pareil  à  l'éléphant  solitaire,  il  devient 
plus  sombre  et  plus  méchant  que  jamais,  et  son  approche 
est  plus  dangereuse. 

«  L'allure  naturelle  du  gorille  n'est  pas  sur  deux  pieds, 
mais  à  quatre  pattes.  Dans  cette  posture  la  longueur  des 
bras  fait  que  la  tête  et  la  poitrine  sont  très  relevées; 
quand  il  court,  les  jambes  de  derrière  sont  ramenées  sous 
le  corps  ;  le  bras  et  la  jambe  du  même  côté  se  meuvent 
en  même  temps,  ce  qui  donne  à  la  bête  une  singulière 
démarche.  Elle  court  avec  une  extrême  vitesse...  Je  n'ai 
jamais  vu  de  femelle  attaquer  le  chasseur  :  cependant, 
des  nègres  m'ont  dit  qu'une  mère  qui  a  son  petit  avec  elle 
se  bat  quelquefois  pour  le  défendre.  C'est  un  spectacle 
charmant  qu'une  mère  accompagnée  de  son  petit  qui  joue 
à  côté  d'elle.  J'en  ai  souvent  guetté  dans  les  bois,  dési- 
reux d'avoir  des  sujets  pour  ma  collection  ;  mais,  au  der- 
nier moment,  je  n'avais  pas  le  cœur  de  tirer.  Dans  ce  cas- 
là,  mes  Nègres  montraient  moins  de  faiblesse;  ils  tuaient 
leur  proie  sans  perdre  de  temps. 

«  Lorsque  la  mère  fuit  la  poursuite  du  chasseur,  le 
petit  s'accroche  par  les  mains  autour  de  son  cou  ;  il  se 
suspend  à  son  sein,  en  lui  passant  ses  petites  jambes  au- 
tour du  corps. 

«  Je  crois  que  le  gorille  adulte  est  tout  à  fait  indomp- 
table. J'ignore  dans  tous  les  cas  comment  l'expérience 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  207 

pourrait  en  être  faite,  car  il  me  parait  impossible  qu'on 
prenne  jamais  un  gorille  adulte  vivant,  puisque  le  chim- 
panzé adulte,  moins  féroce,  n'a  jamais  pu  être  capturé. 

«  Quant  aux  petits  gorilles,  à  l'exception  peut-être  d'un 
sujet  qui  a  été  pris  à  la  mamelle,  et  c'était  une  femelle, 
pendant  le  peu  de  temps  qu'ils  sont  restés  avec  moi  jus- 
qu'à leur  mort,  mes  traitements,  doux  ou  rudes,  n'ont 
pu  vaincre  la  férocité  native  et  la  méchanceté  de  ces  petits 
monstres.  Le  sentiment  de  leur  captivité  les  aigrit  sans 
cesse,  comme  mes  jeunes  sujets  l'ont  prouvé;  ils  refu- 
sent toute  nourriture,  excepté  les  fruits  de  leurs  forêts 
natales  ;  ils  mordent,  ils  déchirent  avec  leurs  dents  et  leurs 
griffes  celui  même  qui  pourvoit  attentivement  à  leurs  be- 
soins; enfin,  ils  meurent  sans  maladie  apparente,  et  sans 
autre  cause  probable  que  la  rage  toujours  nouvelle  d'une 
nature  qui  ne  peut  souffrir  ni  la  captivité  ni  la  présence 
de  l'homme.  » 

Les  Nègres  de  l'intérieur  des  terres,  nous  apprend  le 
même  voyageur,  aiment  beaucoup  la  chair  du  gorille, 
aussi  bien  que  celle  des  autres  grands  singes  ;  cette  chair 
est  d'un  rouge  foncé  et  très  coriace.  Les  tribus  de  la  côte 
n'en  mangent  pas,  à  cause  de  l'affinité  qu'elles  trouvent 
entre  la  nature  de  cet  animal  et  la  leur. 


VIL 


Citasses.  —  L'éléphant.  —  L*hii>i>opoiame.  —  Le  rhinocéros.  —  Le  lion.  — 
L'antilope.  —  Trappes,  fosses  et  pièges.  —  Le  hoppo.  —  L'élan  oréas.  — 
Les  buflles.  —  Chamois.  —  Le  gorille.  —  L'aufruchc.  —  Pèches. 


L'Afrique  est,  en  général,  un  triste  pays  de  chasse,  et 
peu  d'Européens  se  hasarderaient  dans  les  plaines  boisées 
du  Douthoumi,  dans  les  jungles  et  les  forêts  de  l'Ougogo, 
dans  les  steppes  de  FOusoukoma,  les  halliers  de  l'Oudjiji 
ou  le  pays  aride  des  Somalis  pour  le  seul  plaisir  de  se 
montrer  aux  Noirs  ou  aux  Bédouins  du  cap  Guardafui 
comme  des  émules  de  Nemrod,  avec  la  chance  de  gagner 
sur  cette  terre  malsaine  de  ces  maladies  dont  on  ne  se 
relève  jamais,  d'être  déchirés  par  la  griffe  des  fauves,  ou 
même  capturés  et  mangés  par  certains  indigènes,  comme 
de  vrais  gibiers. 

Il  y  a  toutefois,  parmi  les  chasseurs,  quelques  célèbres 
exceptions  :  l'Anglais  Baldwin  et  le  Suédois  Anderson  se 
sont  popularisés  par  leurs  exploits  cynégétiques.  Il  n'y 
aurait  que  justice  de  nommer  après  eux  Jules  Gérard, 
bien  que  ses  lions  algériens  fussent,  pour  ainsi  dire,  na- 
turalisés français. 

Charles  Baldwin,  explorateur  de  l'Afrique  australe 
après  Livingstone,  mais  chasseur  avant  tout,  a  parcouru 
les  côtes  orientales  de  ce  continent,  depuis  le  Natal  jus- 
qu'à la  baie  de  Delagoa,  franchi  les  monts  Draken,  visité, 
la  carabine  en  bandoulière,  les  républiques  de  l'Orange 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


209 


et  du  Transvaal, 
et  atteint  les  chu- 
tes du  Zambèse 
par  le  Merico,  le 
Sicomo,  le  Kala- 
hari  et  le  lac  Nga- 
mi.  Tout  en  s'a- 
bandonnant  avec 
fougue  à  sa  pas- 
sion, il  a  réussi  à 
en  tirer  parti  et  à 
amasser,  en  quin- 
ze ans,  une  fort 
honnête  fortune. 

Charles  Ander- 
son  a  aussi  choisi 
l'Afrique  australe 
pour  territoire  de 
chasse,  — de  gran- 
des chasses.  Les 
Bushmen  l'aidè- 
rent à  poursuivre 
l'éléphant,  le  rhi- 
nocéros, le  gnou, 
le  lion  et  quelque- 
fois aussi  la  gi- 
rafe. 

Mais  tout  en  se 
faisant  suivre  par 
de  nombreuses 
troupes  d'indigè- 
nes ,    Baldwin    et 


210  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

Anderson  substituaient  aux  armes  du  pays  les  armes 
perfectionnées  de  l'Ancien  Monde,  la  poudre  et  les  balles, 
même  les  balles  explosibles.  Ce  ne  sont  pas  ces  chasses- 
là  que  nous  voulons  raconter,  si  émouvantes  qu'elles 
puissent  être.  Rigoureusement,  nous  devons  montrer  ici 
les  Africains,  —  noirs  ou  bronzés,  —  aux  prises  avec  les 
hôtes  de  leurs  forêts,  de  leurs  marécages,  de  leurs  dé- 
serts, et  réduits  aux  moyens  primitifs  et  périlleux  du 
chasseur  sauvage.  Toutefois,  dans  certaines  parties  de 
l'Afrique,  le  fusil  est  déjà  une  arme  de  chasse  assez  ha- 
bilement maniée. 

La  chasse  la  plus  fructueuse,  et  à  laquelle  les  Noirs  se 
livrent  depuis  longtemps,  est  celle  de  l'éléphant.  On  sait 
que  le  commerce  de  l'ivoire  se  fait  des  rives  du  Nil  à  celles 
du  Niger  et  du  Congo.  L'achat  des  défenses  d'éléphant, 
et  aussi  des  dents  d'hippopotame,  a  servi  et  sert  encore  à 
couvrir  le  trafic  humain,  la  traite  des  esclaves.  Les  dé- 
pouilles de  l'éléphant  sont  donc  convoitées  sur  toute  la 
surface  du  continent  africain. 

La  plupart  des  Noirs  craignent  d'attaquer  l'énorme  pa- 
chyderme qui,  lorsqu'il  saisit  son  adversaire,  le  broie 
littéralement.  Les  Djours  et  d'autres  indigènes  creusent 
dans  le  voisinage  d'un  églik,  —  arbre  dont  cet  animal 
recherche  la  feuille,  —  d'énormes  fosses  qu'ils  recouvrent 
de  menues  branches  et  de  paille.  Lorsque  l'éléphant 
«  est  encavé  »,  ils  osent  venir  le  tuer  à  coups  de  lance. 

Cependant,  les  Nègres  de  la  Louêna,  pays  où  l'éléphant 
abonde,  attaquent  hardiment  ces  animaux,  sans  autre 
arme  que  leurs  sagaies;  les  Pahouins  également.  Les 
nains  Akkas,  qui  sont  très  braves,  ne  craignent  pas  non 
plus  d'attaquer  l'éléphant  à  coups  de  lance. 

Dans  les  régions  infestées  de  moustiques,  les  éléphants 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  211 

se  creusent,  à  proximité  de  l'eau,  une  sorte  de  baignoire, 
d'une  profondeur  proportionnée  à  leur  taille  et  dont  l'en- 
trée est  en  plan  incliné.  Le  pachyderme  asperge  copieu- 
sement les  parois  de  cette  fosse  avec  sa  trompe,  et  se 
frotte  ensuite  contre  ses  parois  jusqu'à  ce  qu'il  ait  tout 


Fig.  n.  —  Eléphants  d'Assinie  (Côte-d'or). 

le  corps  enduit  d'une  croûte  de  vase,  qui  le  préserve  des 
piqûres  d'insectes  auxquelles  il  est  fort  sensible.  Quand 
il  a  terminé  cette  toilette,  il  sort  de  sa  cuve  à  reculons. 
C'est  le  moment  que  guette  le  chasseur. 

Dans  d'autres  parties  de  l'Afrique,  où  les  Noirs  n'ose- 
raient s'attaquer  à  une  troupe  d'éléphants,  ils  guettent 
ceux  de  ces  animaux  qui  s'éloignent  des  leurs  et  s'effor- 


212  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

cent  de  les  cerner  en  mettant  le  feu  aux  herbes  :  l'élé- 
phant, quand  il  se  voit  entouré  de  flammes,  demeure  im- 
mobile. Alors  les  Noirs  lui  décochent  une  multitude  de 
traits  ;  mais  la  peau  du  pachyderme  est  si  épaisse,  qu'il 
est  fort  difficile  de  le  blesser  mortellement.  Les  chasseurs 
doivent  parfois,  pendant  plusieurs  jours,  poursuivre  Té- 
norme  bête  de  leurs  attaques. 

Cette  manière  de  chasser  les  éléphants,  en  incendiant 
la  plaine  desséchée,  est  usitée  en  plusieurs  parties  de  l'A- 
frique, notamment  chez  les  Cafres  et  chez  les  Niams- 
Niams.  Ces  derniers,  réunis  à  l'appel  du  tambour  au 
nombre  de  plusieurs  milliers,  aussitôt  qu'une  troupe  d'é- 
léphants est  signalée,  se  mettent  à  pousser  ces  animaux 
vers  un  coin  de  la  plaine,  qui  a  été  tout  exprès  préservé 
du  feu.  Armés  de  torches,  les  chasseurs  entourent  l'en- 
ceinte; les  flammes  s'étendent  bientôt  de  tous  côtés,  et 
les  pauvres  bêtes,  étouffées  par  la  fumée  et  couvertes  de 
brûlures,  tombent  devant  leurs  destructeurs,  qui  les  achè- 
vent à  coups  de  lance. 

Schweinfurth  constate  qu'ils  ne  se  contentent  pas  de 
tuer  les  mâles,  et  qu'ils  massacrent  également  femelles 
et  jeunes.  «  Il  est  facile  de  comprendre,  »  ajoute-t-il, 
«  comment,  d'année  en  année,  ce  noble  animal  devient  de 
plus  en  plus  rare.  L'avarice  des  chefs,  qui  n'ont  jamais 
assez  de  cuivre,  et  la  gloutonnerie  de  leurs  compagnons, 
qui  n'ont  jamais  assez  de  viande,  les  rendent  tous  pas- 
sionnés pour  la  chasse.  Je  les  ai  vus  souvent  revenir  à 
leurs  cases  chargés  de  gros  fagots,  que  je  prenais  pour 
du  bois  à  brûler  ;  c'était  leur  part  du  butin  :  lorsque  la 
viande  d'éléphant  a  été  coupée  en  lanières  et  séchée  au 
feu,  elle  offre  toute  l'apparence  du  menu  bois.  » 

Les  amazones  du  roi  de  Dahomey,  très  courageuses  sur 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  213 

le  champ  de  bataille,  montrent  aussi  beaucoup  d'intrépi- 
dité dans  leur  manière  de  chasser  l'éléphant.  Elles  partent 
en  nombre,  munies  de  fusils,  et  se  dirigent  du  côté  où 
l'on  a  signalé  la  présence  d'une  troupe  de  ces  animaux. 
Lorsqu'elles  se  trouvent  en  présence  des  éléphants,  elles 
les  cernent  et  s'en  approchent  le  plus  près  possible  en 
rampant,  cachées  par  les  hautes  herbes  ou  les  broussail- 
les; parvenues  à  bonne  portée,  elles  font  feu  toutes  en- 
semble. Ils  ne  tombent  pas  tous,  comme  on  peut  le  croire  : 
malheur  aux  chasseresses  qui  se  trouvent  sur  le  passage 
de  ceux  qui  fuient,  surtout  s'ils  sont  blessés!  Aussi  terri- 
bles maintenant  qu'ils  étaient  inoffensifs,  ils  les  foulent 
aux  pieds,  ou,  les  saisissant  avec  leur  trompe,  les  lan- 
cent en  l'air  et  les  déchirent  avec  leurs  défenses.  Ces  ex- 
péditions donnent  de  beaux  bénéfices  au  roi  de  Dahomey, 
mais  elles  coûtent  cher  à  ses  amazones. 

Il  y  a  plusieurs  manières  de  tuer  l'hippopotame  :  l'une 
d'elles  est  établie  sur  la  connaissance  de  ce  fait,  que  l'a- 
nimal ne  sort  de  l'eau  que  le  soir  pour  venir  paître  comme 
les  autres  ruminants;  il  regagne  ensuite  le  fleuve  exacte- 
ment par  le  chemin  qu'il  a  suivi.  Les  chasseurs  l'atten- 
dent donc  au  passage;  l'un  d'eux  est  armé  d'un  harpon 
au  fer  recourbé,  attaché  à  une  corde  de  plusieurs  mètres  ; 
l'engin  est  muni  d'un  flotteur.  On  devine  ce  qui  va  se  pas- 
ser. L'hippopotame  se  prélasse  sur  la  rive  lorsque  le  gros 
des  chasseurs  vient  l'effrayer  par  ses  cris,  ou  en  battant 
du  tambour,  ou  même  en  lui  mettant  sous  le  nez  des 
torches  enflammées.  Cet  animal  n'attaque  pas  l'homme  ; 
il  s'enfuit  donc  à  toute  vitesse  ;  mais  il  frôle  les  chasseurs 
apostés  qui  l'attendent  et  le  saluent  de  leur  javelot. 

L'hippopotame  blessé  précipite  sa  course,  se  jette  à 
l'eau,  se  cache;  mais  ses  efforts  sont  vains,  ils  ne  font 


214  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

qu'agrandir  la  blessure  qu'il  porte  au  flanc.  Au  jour,  les 
chasseurs,  montés  dans  leurs  canots  et  guidés  par  le  flot- 
teur, achèvent  de  le  tuer  à  coups  de  lance. 

On  dresse  aussi  à  l'hippopotame  un  piège,  où  une 
branche  d'arbre  dérangée  par  l'animal  laisse  tomber  sur 
lui  une  lourde  pointe  de  fer,  suspendue  au  bout  d'une  corde. 

Les  habitants  des  bords  du  Nil  ont  encore  une  autre 
manière  d'attaquer  l'hippopotame  :  ils  tendent  des  filets 
à  mailles  très  fortes.  Ces  amphibies  ont  la  peau  d'un 
rouge  foncé,  assez  semblable  à  de  la  viande  crue,  et  mar- 
quée de  grandes  taches  noires.  Au  soleil,  leur  corps  hu- 
mide paraît  d'un  gris  bleu.  Quand  l'un  d'eux  s'est  embar- 
rassé dans  les  filets,  il  est  facile  aux  indigènes  d'en  venir 
à  bout  avec  leurs  lances. 

Dans  leur  chasse  aux  hippopotames,  les  Noirs  de  l'Afri- 
que australe  choisissent,  comme  partout,  la  tombée  du 
jour,  qui  est  le  moment  où  l'animal  s'en  va,  hors  de 
leau,  chercher  sa  nourriture.  On  le  voit  s'avancer,  re- 
muant constamment  ses  petites  oreilles  pointues  pour 
s'assurer  qu'aucun  danger  ne  le  menace;  le  mâle  pousse 
d'effroyables  rugissements.  Dans  les  sentiers  que  les 
amphibies  se  sont  frayés  à  travers  les  roseaux  épais, 
les  Cafres  enfoncent  des  pieux,  dont  la  pointe  durcie  au 
feu  demeure  hors  de  terre.  Ils  se  mettent  à  poursuivre 
les  hippopotames,  qui,  reprenant  en  toute  hâte  le  che- 
min de  la  rivière  ou  du  marais,  s'enfoncent  les  pieux 
dans  la  poitrine.  Dangereusement  blessés,  ils  devien- 
nent aussitôt  pour  le  chasseur  une  proie  assurée.  Les 
Noirs  obtiennent  de  l'hippopotame  une  graisse  dont  ils 
aiment  le  goût  en  faisant  fondre  la  couche  de  lard  qui 
se  trouve  entre  les  côtes.  Quant  à  la  chair,  elle  est  trop 
fibreuse  pour  "être  tendre. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


215 


C'est  à  peu  près  de  la  même  façon  que  l'on  chasse  le 
rhinocéros,  bête  fort  redoutable  lorsqu'elle  avance  à  tra- 
vers les  grandes  herbes,  soufflant  furieusement  comme 


Fig.  78.  —  Piège  à  hippopotame. 


un  marsouin,  la  tête  haute,  la  queue  roulée  sur  la  croupe, 
l'allure  superbe,  à  la  fois  puissante  et  rapide.  Après 
l'avoir  tué,  les  Noirs  lui  coupent  la  langue  pour  la  man- 
ger, lui  enlèvent  sa  corne,  —  ou  ses  cornes,  car  il  y  a 
une  espèce  de  rhinocéros  qui  en  a  deux,  —  et  taillent 
dans  sa  peau  de  larges  bandes,  dont  la  vente  est  fort  avan- 


216  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

tageuse.  C'est  avec  cette  peau  que  l'on  fait  les  courbaches. 

Le  rhinocéros  blanc  est  plus  facile  à  atteindre  que  son 
congénère  noir.  Dans  l'Afrique  australe,  il  est  de  plus 
grande  taille  que  le  rhinocéros  noir.  Mais  celui-ci  est 
plus  dangereux;  il  a  la  vue  basse,  mais  l'odorat  très 
fin.  Quand  le  rhinocéros  noir  aperçoit  ceux  qui  le  pour- 
suivent, la  chasse  devient  un  duel  à  mort,  et  si  la  bête 
n'est  pas  tuée  du  premier  coup,  les  chasseurs  courent 
les  plus  grands  dangers. 

On  ne  «  chasse  »  pas  les  crocodiles,  mais  on  leur  fait 
parfois  la  chasse  pour  les  éloigner  des  lieux  dont  la 
présence  écarte  l'homme;  on  les  effraie  par  quelque  dé- 
monstration hostile.  Baldwin  raconte  qu'il  tirait  des  coups 
de  fusil  à  ceux  de  TOmvelouse  Noire,  rivière  dont  ils  in- 
fectent les  rives. 

Quant  au  lion,  les  Africains  songent  bien  plus  à  se 
défendre  contre  lui  qu'à  l'attaquer.  Ils  enferment  parfois 
leur  bétail  dans  une  enceinte  réservée  au  milieu  de 
leurs  villages  :  les  kraals  de  l'Afrique  australe  sont 
toujours  disposés  de  manière  à  protéger  les  troupeaux 
de  chaque  tribu.  Pourtant,  pendant  la  nuit,  les  lions 
réussissent  souvent  à  enlever  quelque  chèvre.  C'est  que 
le  lion  adulte,  qui  a  des  lionceaux  à  nourrir,  fait  montre 
d'une  hardiesse  extrême  lorsqu'il  va  à  la  provision. 

Des  voyageurs  parlent  même  de  bœufs  enlevés  par 
lui;  mais  c'est  une  manière  de  dire  qui  exige  une  expli- 
cation. Un  lion  n'est  pas  assez  fort  pour  emporter  une 
vache  ou  un  taureau,  afin  d'aller  le  dévorer  paisible- 
ment du  côté  où  l'attendent  la  lionne  et  les  petits;  les 
voyageurs  ont  à  cet  égard  accepté  trop  facilement  les 
fables  que  leur  racontent  les  indigènes  dans  tous  les 
pays  où  il  y  a  encore  des  lions.    Quelque  prodigieuse 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


217 


que  soit  la  force  du  lion,  elle  ne  va  pas  jusqu'à  lui  per- 
mettre des  rapts  de  ce  genre. 

S'il  s'attaque  en  pleine  campagne  à  un  troupeau  de 
taureaux,  ceux-ci  à  son  approche  se  réunissent  et  se 
mettent  sur  la  défensive,  les  vaches  se  placent  au  centre 


Flg.  19.  —  Village  du  pays  des  Bassoutos. 


du  groupe  qu'ils  forment.  Frappant  du  pied  résolument, 
mais  avec  des  regards  d'angoisse,  et  tandis  que  des  flots 
d'écume  blanchissant  leur  poitrail  témoignent  de  leur 
terreur,  les  taureaux  attendent  l'ennemi.  Le  lion  trotte 
pesamment  autour  de  leur  foule  pressée,  comme  s'il 
voulait  choisir  sa  proie;  il  la  choisit  peut-être  :  quel- 
que jeune  taureau,  qui  n'ose  pas  le  regarder  en  face, 
lui  présente  sa  croupe  et  suit  ses  mouvements. 

28 


218  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Le  lion  mettra  toute  son  adresse ,  toute  sa  science  de 
chasseur,  à  séparer  des  compagnons  le  taureau  qu'il  con- 
voite. S'il  y  réussit,  il  lui  reste  à  amener  l'animal  à  l'en- 
droit où  il  a  établi  son  repaire.  Pour  cela,  tantôt  il 
court  après  lui,  comme  un  chien  de  berger,  tantôt  il 
lui  barre  le  chemin;  il  lui  fait  prendre  à  droite  ou  à 
gauche;  sa  prunelle  étincelante  exerce  aussi  une  redou- 
table fascination  sur  la  bête  affolée,  qui  obéit  malgré 
elle  à  son  dominateur,  et  se  rend  à  l'endroit  où  elle  sera 
étranglée  et  dépecée. 

La  dépouille  du  lion,  —  son  pelage  et  sa  chair,  qui 
est  fort  bonne  à  ce  qu'il  paraît,  et  comparable  à  celle 
du  veau  quand  il  est  jeune,  —  ne  tente  pas  assez  les 
chasseurs  noirs  pour  qu'ils  essayent  de  s'en  emparer  en 
s' engageant  dans  de  périlleuses  aventures. 

Cependant,  les  Cafres  des  frontières  de  la  colonie  du 
Cap  ont  le  courage  de  forcer  un  lion.  Sans  se  laisser 
troubler  par  ce  terrible  rugissement  du  mangeur 
d'hommes  qui  ébranle  les  forêts,  cet  effroyable  soupir,  ce 
vouf!  d'une  incomparable  puissance  de  poumons,  ils 
prennent  leurs  dispositions  pour  cerner  l'animal  qu'ils  veu- 
lent tuer.  Ils  s'avancent  sur  lui  jusqu'à  ce  que  le  félin 
soit  à  portée  de  leurs  flèches.  Le  lion,  lorsqu'il  est  atteint 
par  leurs  traits,  s'il  voit  sa  retraite  coupée,  bondit  sur  l'un 
des  chasseurs.  C'est  l'épisode  émouvant  de  la  journée. 

Ce  chasseur  doit  pouvoir  éviter  l'animal,  rendu  furieux 
par  sa  blessure,  en  se  laissant  tomber  à  plat  contre 
terre  et  se  couvrant  d'un  vaste  bouclier  de  buffle  épais 
et  dur  dont  la  forme  est  concave.  Malheur  à  lui  si  le 
lion  est  plus  prompt!  Tandis  que  le  chasseur  sur  lequel 
la  bête  fauve  s'acharne  se  dérobe  à  ses  griffes  et  à  ses 
dents,  les  autres  chasseurs  s'approchent  hardiment  et 


AU  PAYS  DES  NÈGRES. 


219 


tous  à  la  fois  ils  attaquent  le  lion  à  coups  répétés  de 
leurs  sagaies.  Mais  l'animal  prend  le  change  et  croit 
recevoir  tous  ces  coups  de  l'adversaire  qu'il  piétine  et 
essaie  de  déchirer.  Au  retour,  on  fête  par  des  réjouis- 
sances et  des  honneurs  ceux  qui  se  sont  le  plus  dis- 
tingués dans  cette  chasse  dangereuse. 


Fig.  80.  —  Lion  d'Afrique. 


Les  Cafres,  on  le  voit,  sont  certainement  plus  hardis 
chasseurs  que  la  plupart  des  Africains.  Ils  savent  aussi 
employer  la  ruse.  Dans  l'Afrique  australe,  pour  détruire 
les  léopards  et  posséder  leur  riche  fourrure,  les  indi- 
gènes enfoncent,  parmi  les  herbes  qui  entourent  le  pied 
d'un  arbre,  des  pieux  ayant  leur  pointe  en  l'air,  armée 
d'un  fer  de  sagaie  bien  aiguisé.  Aux  branches  de  l'arbre, 
on  suspend  assez  haut  de  grosses  pièces  de  viande.  Le 
léopard,  pour  les  atteindre,  fait  de  grands  sauts  et  court 


220  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

le  risque  de  retomber  sur  les  fers  tranchants,  où  assez 
souvent  il  s'embroche. 

Ces  mêmes  Cafres  construisent  aussi  un  piège,  qui, 
toutes  proportions  gardées,  ressemble  exactement  à  une 
souricière.  Ils  mettent  pour  appât,  dans  le  fond,  une 
poule  ou  un  chevreau.  Le  léopard,  malgré  sa  prudence 
ordinaire,  poussé  par  la  faim,  pénètre  dans  le  piège, 
dont  la  porte  s'abat  aussitôt  derrière  lui. 

Le  lendemain  et  les  jours  suivants,  furieux,  bondis- 
sant, —  ou  grinçant  des  dents  et  évitant  le  regard  de 
ceux  qui  viennent  lui  rendre  visite,  —  la  bête  captive 
doit  endurer  toutes  sortes  d'injures  :  «  Le  voilà,  le 
mangeur  de  poules!  Il  est  donc  pris,  l'infâme  chien! 
Se  souvient-il  du  veau  rouge  qu'il  a  étranglé  à  la  fin  de 
la  dernière  lune?  Que  n'avait-il  attendu  le  propriétaire 
de  l'animal,  qui  lui  aurait  certainement  administré  une 
bonne  correction  à  l'aide  du  bâton?  Mais  non,  le  drôle 
avait  pensé  que  sa  robe  aurait  plus  de  prix  en  conti- 
nuant à  se  bien  garnir  la  panse  !  Je  me  ferai  un  collier 
de  tes  dents  et  de  tes  griffes,  dit  l'un;  je  porterai  ta 
queue  enroulée  autour  de  mon  corps,  dit  un  autre;  les 
plus  nobles  parmi  les  chefs  se  pareront  de  ta  peau, 
ajoute  le  plus  modeste.  » 

La  magnifique  bête  montre  ses  dents  ;  ses  grands  yeux, 
d'un  beau  vert  doré,  pleins  d'audace  et  de  ruse,  mena- 
cent encore.  Son  pelage,  moucheté  de  taches  brunes  ou 
noires  sur  un  fond  jaune  orangé,  qui  passe  au  blanc 
vers  la  partie  inférieure  du  corps,  se  hérisse.  Il  fait 
entendre  un  grognement  furieux,  comme  s'il  allait  s'é- 
lancer, et  parmi  tous  ces  guerriers  à  la  parole  abon- 
dante, c'est  à  qui  se  reculera  le  plus  promptement. 

Le  léopard  ainsi  pris  au  piège,  quand  il  s'est  épuisé  à 


Fig.  81.  —  Les  léopards  bloqués. 


AU  PAYS  DES  NEGRES. 


2?îî 


secouer  les  barreaux  de  sa  cage  pendant  plusieurs  jours, 
reçoit  le  coup  de  la  mort,  juste  châtiment  de  tous  ses 
méfaits. 

Trappes,  fosses  et  pièges,  engins  de  la  ruse,  jouent 
un  grand  rôle  dans  les  chasses  africaines.  Les  Bushmen 
de  l'Afrique  australe  construisent  au  milieu  d'un  espace 
découvert  de  vastes  pièges,  qu'ils  nomment  hopo  :  ce 


Fig.  82.  —  Rue  d'un  village  de  Bushmen. 


sont  deux  haies  qui ,  laissant  d'abord  entre  elles  une 
large  ouverture,  se  rapprochent  par  l'une  de  leurs  ex- 
trémités, de  manière  à  resserrer  le  passage  qu'elles  for- 
ment. Au  bout  de  ce  passage  est  une  fosse  profonde,  dis- 
simulée par  des  joncs.  Les  indigènes  se  livrent  au  loin  à 
une  battue,  qui  amène  des  animaux  de  toutes  sortes  dans 
l'ouverture  du  hopo.  Là,  des  chasseurs,  cachés  derrière 
les  haies,  jettent  leurs  javelines  au  milieu  des  bêtes  effa- 
rées qui,  pensant  s'échapper,  se  précipitent  du  côté  de 
la  fosse  et  tombent  les  unes  sur  les  autres  dans  le  trou 
creusé  pour  les  recevoir. 


224  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

Dans  l'immense  fosse  gisent  pêle-mêle  des  antilopes 
de  diverses  variétés ,  —  très  nombreuses  ;  —  les  ongiris, 
Tinyala  farouche  et  prudente,  armée  de  cornes  en  spi- 
rales, dont  le  poil  à  reflets  argentés  est  long  sur  la  poi- 
trine et  la  partie  inférieure  du  corps;  des  oryx,  des  roye- 
bucks,  etc.;  des  élans,  —  cet  élan  oréas  du  Cap,  qui 
atteint  plus  de  2  mètres  de  hauteur,  mesuré  au  garrot  : 
il  a  les  jambes  courtes,  le  corps  épais  et  rond,  le  fanon 
allongé,  le  garrot  surmonté  d'une  bosse,  une  robe  isa- 
belle,  avec  une  épaisse  crinière  noire;  le  chasseur  sait  à 
quoi  s'en  tenir  sur  sa  prestigieuse  vitesse. 

On  fait  aux  buffles  l'honneur  d'un  piège  spécial,  con- 
sistant en  une  fosse,  creusée  dans  un  endroit  battu  par 
ces  animaux  et  aboutissant  à  quelque  source.  La  fosse 
est  recouverte  soigneusement  de  broussailles;  au  fond, 
un  énorme  pieu ,  dont  la  pointe  est  en  l'air,  reçoit  et 
blesse  l'animal  lorsqu'il  tombe  dans  le  trou,  qui  s'ouvre 
sous  ses  pas. 

Les  Cafres  aiment  aussi  à  faire  aux  chamois  et  à  toutes 
les  petites  espèces  d'antilopes  une  chasse  forcée.  Les 
chasseurs  disséminés  rabattent  le  gibier  vers  un  point 
central.  Ils  se  rapprochent  en  poussant  des  cris,  serrant 
leurs  rangs  de  plus  en  plus  jusqu'à  ce  que  le  gibier  soit 
complètement  cerné.  Alors,  ils  l'assaillent  et  tuent  à 
coups  de  sagaie  tout  ce  qu'ils  peuvent  atteindre.  Dans 
la  saison  sèche,  les  chasseurs,  avant  de  se  retirer,  met- 
tent le  feu  aux  herbes ,  pour  retrouver  plus  facilement 
les  fers  de  leurs  armes. 

Mais,  dans  beaucoup  de  parties  de  l'Afrique,  les  ani- 
maux de  plusieurs  espèces  ne  sont  l'objet  d'aucune  pour- 
suite. Ainsi  dans  le  Bornou ,  le  docteur  Nachtigal  a  vu 
de  nombreuses  antilopes  paissant  tranquillement  à  l'ap- 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  225 

proche  de  sa  caravane,  en  bêtes  qui,  n'étant  jamais 
pourchassées  par  l'homme ,  ne  se  dérangent  même  pas  à 
son  approche.  De  quelque  côté  que  l'on  regardât,  on  n'a- 
percevait qu'antilopes  aux  cornes  en  tire-bouchon.  Leur 
nombre  était  «  incroyable  ».  Là,  ce  sont  les  lions  qui  se 
livrent  à  la  chasse. 

Les  éléphants  et  les  hippopotames  des  rives  du  lac 
Tchad  ne  sont  pas  plus  tourmentés  par  les  indigènes  que 
les  antilopes. 

Un  animal  que  l'on  n'inquiète  guère,  non  plus,  dans 
les  forêts  de  l'Afrique  occidentale  qu'il  habite,  c'est  le 
gorille  ;  mais  pour  celui-là ,  il  y  a  plus  de  peur  que  de  gé- 
nérosité. Les  Nègres  ne  l'attaquent  jamais  avec  une  autre 
arme  que  le  fusil  ;  et  dans  les  régions  de  l'intérieur  où 
l'on  ne  sait  pas  encore  ce  que  c'est  qu'une  arme  à  feu,  le 
gorille  est  laissé  en  possession  paisible  de  son  domaine. 
«  Tuer  un  gorille,  »  dit  P.  du  Chaillu ,  «  est  un  exploit, 
qui  donne  à  un  chasseur  une  réputation  immortelle  de 
courage  et  de  détermination,  même  chez  les  plus  braves 
des  tribus  nègres  qui,  en  général,  on  peut  le  dire,  ne 
manquent  pas  d'intrépidité  à  la  chasse.  » 

Si  le  chasseur  possède  des  armes  à  feu,  carabine  ou 
fusil,  il  peut  essayer  d'entrer  en  lutte  avec  l'énorme  qua- 
drumane. C'est  ce  que  du  Chaillu  a  fait  avec  quelque  suc- 
cès, suivi  courageusement  par  des  chasseurs  indigènes. 
«  Si,  »  dit-il,  «  la  fortune  favorable  au  chasseur  le  met 
en  présence  de  l'animal,  il  n'y  a  plus  à  craindre  que  ce- 
lui-ci prenne  la  fuite.  Quand  je  surprenais  un  couple  de 
gorilles ,  le  mâle  était  d'ordinaire  assis  sur  un  rocher  ou 
contre  un  arbre;  dans  le  coin  le  plus  obscur  de  la  jungle, 
la  femelle  mangeait  à  côté  de  lui,  et  ce  qu'il  y  a  de  sin- 
gulier, c'est  que  c'était  presque  toujours  elle  qui  donnait 

29 


226  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

l'alarme  en  s'enfuyarit  avec  des  cris  perçants.  Alors  le 
mâle,  restant  assis  un  moment  et  fronçant  sa  figure  sau- 
vage, se  dressait  ensuite  avec  lenteur  sur  ses  pieds,  puis 
jetant  un  regard  plein  d'un  feu  sinistre  sur  les  envahis- 
seurs de  sa  retraite,  il  commençait  à  se  battre  la  poitrine, 
à  redresser  sa  grosse  tête  ronde  et  à  pousser  son  rugis- 
sement formidable.  Le  hideux  aspect  de  l'animal,  à  ce 
moment,  est  impossible  à  décrire.  En  le  voyant,  je  par- 
donnais à  mes  braves  chasseurs  indigènes  de  s'être  laissé 
envahir  par  des  terreurs  superstitieuses,  et  je  cessai  de 
m'étonner  des  étranges  et  merveilleux  contes  qui  circu- 
laient au  sujet  des  gorilles.  » 

Le  tableau  suivant,  que  trace  du  Chaillu  de  la  ren- 
contre d'un  gorille  à  la  mort  duquel  il  prit  part,  donnera 
une  idée  de  l'impression  que  doit  produire  ce  formidable 
quadrumane  : 

«  Pendant  que  nous  rampions,  au  milieu  d'un  silence 
tel  que  notre  respiration  en  sortait  bruyante,  la  forêt  re- 
tentit tout  à  coup  du  terrible  cri  du  gorille. 

«  Puis  les  broussailles  s'écartèrent  des  deux  côtés,  et 
soudain  nous  fûmes  en  présence  d'un  énorme  gorille 
mâle.  Il  avait  traversé  le  fourré  à  quatre  pattes;  mais, 
quand  il  nous  aperçut,  il  se  redressa  de  toute  sa  hauteur, 
et  nous  regarda  hardiment  en  face.  Il  se  tenait  à  une 
quinzaine  de  pas  de  nous.  C'est  une  apparition  que  je 
n'oublierai  jamais.  Il  paraissait  avoir  près  de  6  pieds, 
son  corps  était  immense,  sa  poitrine  monstrueuse,  ses 
bras  d'une  incroyable  énergie  musculaire.  Ses  grands 
yeux  gris  et  enfoncés  brillaient  d'un  éclat  sauvage ,  et  s£ 
face  avait  une  expression  diabolique.  Tel  apparut  devant 
nous  ce  roi  des  forêts  de  l'Afrique. 

«  Notre  vue  ne  l'effraya  pas.  Il  se  tenait  là,  à  la  même 


AU  PAYS  DES  NÈGRES.  229 

place,  et  se  battait  la  poitrine  avec  ses  poings  démesurés, 
qui  la  faisaient  résonner  comme  un  immense  tambour. 
C'est  leur  manière  de  défier  leurs  ennemis.  En  même 
temps ,  il  poussait  rugissement  sur  rugissement. 

«  Le  rugissement  du  gorille  est  le  son  le  plus  étrange 
et  le  plus  effrayant  qu'on  puisse  entendre  dans  ces  forêts. 
Cela  commence  par  une  sorte  d'aboiement  saccadé, 
comme  celui  d'un  chien  irrité,  puis  se  change  en  un 
grondement  sourd  qui  ressemble  littéralement  au  roule- 
ment lointain  du  tonnerre...  La  sonorité  de  ce  rugisse- 
ment est  si  profonde ,  qu'il  a  l'air  de  sortir  moins  de  la 
bouche  et  de  la  gorge  que  des  spacieuses  cavités  de  la 
poitrine  et  du  ventre.  Ses  yeux  s'allumaient  d'une  flamme 
plus  ardente  pendant  que  nous  restions  immobiles  sur  la 
défensive.  Les  poils  ras  du  sommet  de  sa  tête  se  hérissè- 
rent, et  commencèrent  à  se  mouvoir  rapidement  tandis 
qu'il  découvrait  ses  canines  puissantes  en  poussant  de 
nouveaux  rugissements...  Il  avança  de  quelques  pas, 
puis  s'arrêta  pour  pousser  son  épouvantable  rugissement; 
il  avança  encore  et  s'arrêta  de  nouveau  à  dix  pas  de  nous, 
et  comme  il  recommençait  à  rugir  en  se  battant  la  poi- 
trine avec  fureur,  nous  fîmes  feu  et  nous  le  tuâmes. 

«  Le  râle  qu'il  fit  entendre  tenait  à  la  fois  de  l'homme 
et  de  la  bête.  Il  tomba  la  face  contre  terre.  Le  corps 
trembla  convulsivement  pendant  quelques  minutes ,  les 
membres  s'agitèrent  avec  effort,  puis  tout  devint  immo- 
bile :  la  mort  avait  fait  son  œuvre.  J'eus  tout  le  loisir 
alors  d'examiner  l'énorme  cadavre;  il  mesurait  cinq 
oieds  huit  pouces ,  et  le  développement  des  muscles  de 
les  bras  et  de  sa  poitrine  attestait  une  vigueur  prodi- 
gieuse. » 

«  Il  est  de  principe  chez  tous  les  chasseurs  qui  savent 


230  AU  PAYS  DES  NEGRES. 

leur  métier,  »  dit  ailleurs  du  Chaillu,  «  qu'il  faut  réser- 
ver son  feu  jusqu'au  dernier  moment.  Soit  que  la  bête 
furieuse  prenne  la  détonation  du  fusil  pour  un  défi  me- 
naçant, soit  pour  toute  autre  cause  inconnue,  si  le  chas- 
seur tire  et  manque  son  coup,  le  gorille  s'élance  sur  lui, 
et  personne  ne  peut  résister  à  ce  terrible  assaut.  Un  seul 
coup  de  son  énorme  pied  armé  d'ongles  éventre  un  homme, 
lui  brise  la  poitrine  ou  lui  écrase  la  tête.  On  a  vu  des  Nègres, 
en  pareille  situation,  réduits  au  désespoir  par  l'épouvante, 
faire  face  au  gorille  et  le  frapper  avec  leur  fusil  déchargé; 
mais  ils  n'avaient  pas  même  le  temps  de  porter  un  coup' 
inoffensif;  le  bras  de  leur  ennemi  tombait  sur  eux  de 
tout  son  poids,  brisant  à  la  fois  le  fusil  et  le  corps  des 
malheureux.  Je  crois  qu'il  n'y  pas  d'animal  dont  l'attaque 
soit  si  fatale  à  l'homme  par  la  raison  même  qu'il  se  pose 
devant  lui  face  à  face ,  avec  ses  bras  pour  armes  offen- 
sives absolument  comme  un  boxeur,  excepté  qu'il  a  les 
bras  bien  plus  longs,  et  une  vigueur  bien  autrement 
grande  que  celle  du  champion  le  plus  vigoureux  que  le 
monde  ait  jamais  vu. 

«  Quelquefois ,  il  s'assied  pour  se  battre  la  poitrine  et 
pour  rugir  en  regardant  son  adversaire  avec  fureur;  puis 
il  marche  en  se  dandinant  de  droite  et  de  gauche,  car 
ses  jambes  de  derrière,  qui  sont  très  courtes,  paraissent 
suffire  à  peine  pour  supporter  la  masse  de  son  énorme 
corps.  Il  prend  son  équilibre  en  balançant  ses  bras 
comme  les  matelots  sur  le  pont  d'un  navire  ;  son  large 
ventre,  sa  tête  grossièrement  plantée  sur  le  tronc,  sans 
aucune  attache  apparente  du  cou,  ses  gros  membres 
musculeux  et  sa  poitrine  caverneuse,  tout  cela  donne  à 
son  dandinement  une  gaucherie  hideuse  qui  ajoute  à  son 
air  de  férocité.  En  même  temps,  ses  yeux  gris  enfoncés 


AU  PAYS  DES  NEGRES.  231 

dans  leurs  orbites  jettent  des  éclairs  sinistres;  ses  traits 
contractés  sillonnent  sa  face  dérides  affreuses,  et  ses  lèvres 
minces,  en  se  séparant,  laissent  voir  de  longs  crochets 
et  des  mâchoires  formidables,  entre  lesquels  les  membres 
d'un  homme  seraient  broyés  comme  du  biscuit.  » 


Fig.  84.  —  Femmes  à  la  pêche,  sur  la  Rofouma. 

Livingstone  nous  a  fait  connaître  la  manière  de  chas- 
ser l'autruche  dans  l'Afrique  australe.  Ce  gigantesque 
oiseau  paît  tranquillement  dans  des  plaines  tellement 
découvertes  qu'il  serait  impossible  de  l'approcher  sans 
être  aperçu.  Les  Bushmen  doivent  souvent  faire  plusieurs 
milles  en  rampant  sur  le  ventre  pour  surprendre  les  au- 
truches.  Lorsque  le  moment  est  venu  d'attaquer  l'au- 


232  AU  PAYS  DES  NÈGRES. 

truche ,  un  certain  nombre  de  chasseurs  font  semblant 
de  vouloir  lui  barrer  le  passage  du  côté  opposé,  mais 
elle  se  précipite  follement  au-devant  des  chasseurs,  qui 
lui  lancent  leurs  javelines;  elle  n'essaye  d'échapper  au 
danger  qu'en  précipitant  sa  course.  Cette  ressource  qui 
supplée  à  son  intelligence  n'est  pas  à  dédaigner,  car 
l'autruche  pourrait  lutter  de  vitesse  avec  une  locomotive. 
Généralement,  l'autruche  ne  se  défend  pas;  mais  quand 
elle  est  poursuivie  par  des  chiens,  il  lui  arrive  de  se  re- 
tourner vivement  et  d'un  coup  de  pied  vigoureux  de 
briser  les  reins  de  l'assaillant. 

Pour  ce  qui  est  des  oiseaux,  les  Noirs  prennent  au  col- 
let la  pintade,  le  petit  francolin,  etc.;  ils  abattent  avec 
des  pierres  lancées  au  moyen  de  frondes  les  perdrix,  les 
pigeons  ramiers,  les  corbeaux,  les  tourterelles  et  d'autres 
oiseaux,  même  au  vol. 

Quant  à  la  pêche,  une  de  leurs  manières  les  plus  ori- 
ginales de  se  procurer  du  poisson  est  celle  des  indigènes 
du  Sénégal  qui ,  armés  d'une  lance  et  se  tenant  debout 
dans  une  pirogue,  harponnent  les  poissons  qu'ils  aper- 
çoivent. Les  riverains  de  la  Rofouma,  cours  d'eau  situé 
près  du  lac  Nyassa,  font  preuve  de  beaucoup  d'adresse 
dans  leur  manière  de  prendre  le  poisson  au  moyen  d'un 
engin  ayant  la  forme  d'un  entonnoir,  tel  qu'on  le  voit 
sur  notre  gravure. 


FIN. 


TABLE. 


Pages. 

I.  —  L'esclavage.  —  Les  marchés  d'esclaves.  —  Supplices  et  sacrifices 
humains.  —  Les  «  Coutumes  »  du  Dahomey.  —  Funérailles  sanglantes. 

—  Terribles  représailles.  —  L'anthropophagie  africaine 1 

H    _  Nègres  et  Noirs.  —  Conditions  de  la  femme.  —  Les  sorciers  blancs. 

—  Albinos  africains.  —  Les  nains.  —  Coiffures  bizarres.  —  Nudité 
et  vêtement.  —  Ornements  du  visage.  —  Colliers,  bracelets  ,  etc.  — 
Armes  offensives  et  défensives.  —  Fanatisme  et  superstitions.  —  De- 
vins et  sorciers.  —  Le  culte  du  serpent.  —  Les  missionnaires.  —  Les 
marabouts.  —  Mœurs  et  coutumes.  —  Supplices.  —  Épreuves  judi- 
ciaires. —  Habitations  et  villages.  —  Nourriture.  —  Industrie 31 

III.  —  Difficulté  de  pénétrer  en  Afrique.  —  Tentatives  des  nations  civi- 
lisées. —  Les  explorateurs  célèbres  du  continent  africain.  —  Burton, 
Speke,  Grant,  Livingstone,  Cameron,  Stanley,  Schweinfurth,  Serpa- 
Pinto.  —  Autres  voyageurs  :  G.  Lejean,  Matteucci,  G.  Rohlfs,  Baines, 
Nachtigal,  S.  de  Brazza,  etc " 

IV.  —  L'Afrique  équatoriale.  —  Les  lacs.  —  Les  grands  fleuves.  —  Le 
Nil.  —  Le  Sénégal.  —  Le  Niger.  —  Le  Congo.  —  Le  Zambèse.  —  Mon- 
tagnes. —  Les  savanes.  —  Les  déserts.  —  Les  rivages 124 

V.  —  Le  Kordofan.  —  L'oasis  de  Kagmar.  —  Les  «  galeries  >»  du  pays 
des  Niams-Niams.  —  La  région  des  lacs.  —  Les  jungles.  —  Les  pla- 
teaux intérieurs.  —  L'Ouadaï.  —  Le  lac  Tchad.  —  Le  pays  des  dia- 


mants. 


160 


VI.  —  La  flore  et  la  faune.  —  La  Côte  d'Or.  —  La  Guinée  méridio- 
nale. —  Le  Sénégal.  —  Les  baobabs.  —  L'Afrique  australe.  —  Région 
du  Zambèse  supérieur.  —  Le  Manyéma    —  Le  pays  des  Bongos.  — 


30 


234  TABLE. 

Page*. 

Le  haut  Nil.  —  Éléphants,  hippopotames  et  crocodiles.  —  Le  bassin 
du  fleuve  des  Gazelles.  —  L'Ounyamouézi.  —  La  mouche  tsé-tsé.  — 
L'Ouganda.  —  Le  pays  de  NataL  —  Les  sauterelles.  —  Le  gorille 186 

VIL  —  Chasses.—  L'éléphant.  —  L'hippopotame.  —Le  rhinocéros. —Le 
lion.  — L'antilope.  —  Trappes,  fosses  et  pièges.  —  Le  hoppo.  —  L'élan 
oréas.  —  Les  buffles.  —  Les  chamois.  —  Le  gorille.  —  L'autruche 
—  Pêches 208 


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